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      <p>La crypte d&rsquo;Ashfall ne criait plus. Elle fumait. La cheminée respirait derrière la grille abattue, avalant les derniers morceaux de papier noirci. La fausse plaque funéraire d&rsquo;Isolde rougissait encore sous les braises, son nom déformé par la chaleur , mais lisible par endroits. Isolde Veyr &mdash; enfant aimée &mdash; enfant perdue. Mensonge de pierre. Mensonge en train de devenir poussière. Althéa Veyr était à genoux sur le sol, les mains attachées devant elle par Livia. Même ainsi, elle avait l&rsquo;air moins arrêtée que momentanément contrariée. Son manteau blanc portait une trace sombre près de la manche, là où Isolde l&rsquo;avait blessée avec l&rsquo;épingle de figuier . Du sang. Pas beaucoup. Assez pour salir l&rsquo;image. Sélène tenait contre elle les pages sauvées du dossier rouge. Ses doigts tremblaient. Pas de peur , pas seulement. De fatigue. D&rsquo;adrénaline. De rage contenue. De conscience brutale que chaque page qu&rsquo;elle serrait représentait une vie qu&rsquo;elle n&rsquo;avait pas le droit de transformer en trophée. Eden était debout près d&rsquo;Isolde. Trop pâle. Trop droit. Le bandage à son flanc avait rougi davantage pendant la descente dans la crypte. Il refusait évidemment de s&rsquo;asseoir . Sélène lui lançait des regards meurtriers toutes les dix secondes. Il les ignorait avec une dignité médicale déplorable. Maëlys cria dans l&rsquo;oreillette :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;ai besoin de savoir qui est vivant, qui saigne, qui ment, et si quelqu&rsquo;un peut enfin me confirmer que la vieille dame terrifiante n&rsquo;a pas renversé un homme avec une chaise. Livia répondit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vivants : nous. Blessés : plusieurs. Menteurs : tous les Veyr par habitude. Madame Renard a effectivement utilisé une chaise.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je l&rsquo;aime. Sélène ferma les yeux une seconde. Le rire qui voulut sortir resta coincé dans sa gorge. Sur le mur de la crypte, la caméra continuait de tourner . Le flux avait tout vu. Althéa brûlant les pages. Isolde arrachant sa fausse tombe. Eden tirant sur la grille plutôt que sur sa mère. Sélène ramassant ce qui restait des noms. Tout. Ou presque. Et c&rsquo;était là le danger . Une image publique n&rsquo;est jamais la vérité. Seulement une bataille gagnée contre une version. Althéa leva les yeux vers elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous tenez ces pages comme si elles étaient pures. Sa voix était calme. Lisse. Encore.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Elles ne le sont pas, répondit Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors vous savez qu&rsquo;en les publiant, vous détruirez des enfants une deuxième fois. Sélène sentit le piège. Même attachée, même vue, même salie, Althéa cherchait encore la forme du choix. Publier et blesser . Cacher et protéger le système. Encore. Toujours.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne publierai pas les noms des enfants, dit Sélène. Althéa sourit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Donc vous les garderez dans votre propre dossier rouge.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Sélène s&rsquo;approcha. Pas trop.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je vais publier les noms de ceux qui ont eu le pouvoir de les effacer . Les enfants, eux, seront rendus à des personnes capables de les protéger avant d&rsquo;être exposés.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous croyez que ces personnes existent ? Sélène regarda les pages sauvées. Puis Isolde. Puis Madame Renard, qui apparaissait en haut de l&rsquo;escalier avec l&rsquo;air d&rsquo;une reine sortie d&rsquo;un incendie administratif.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elles vont devoir exister .</p>
      <p>Ils remontèrent de la crypte avec moins de pages qu&rsquo;ils n&rsquo;en avaient perdues. Personne ne le dit. Tout le monde le savait. Dans la salle principale, les lumières revenaient par à-coups. Les bougies Tubéreuse fumaient encore. Les invités restants, les témoins, les hommes d&rsquo;Eden, les survivants de Sainte-Isolde formaient des groupes disloqués, comme si aucune architecture sociale ne savait plus où les ranger . Victimes. Coupables. Complices. Témoins. Famille. Public. Toutes les catégories glissaient. Et au milieu, les pages rouges récupérées sur la table noire. Livia fit installer trois zones. Une pour les blessés. Une pour les témoins. Une pour les preuves. Maëlys déclara que cette dernière phrase lui donnait envie de &ldquo;brûler tous les classeurs de France&rdquo;, puis s&rsquo;assit devant quatre écrans pour empêcher le flux de devenir une foire aux captures de noms.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je floute tout ce qui ressemble à une liste d&rsquo;enfants, dit-elle. Je laisse visibles les noms des adultes déjà confirmés par deux sources. Je mets un délai de diffusion de trente secondes. Je deviens littéralement modératrice d&rsquo;un scandale criminel en live. Ma vie est absurde. Noé posa les copies partielles devant elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je peux aider .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Tu lis les pages et tu surlignes seulement les adultes liés aux institutions. Pas les enfants. Pas les lieux actuels. Pas les nouveaux noms. Il hocha la tête.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; D&rsquo;accord.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et si tu paniques ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je respire ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Tu me le dis avant de faire une connerie héroïque.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; D&rsquo;accord aussi. Sélène les regarda travailler . Quelque chose se serra dans sa poitrine. Pas du soulagement. Un début de structure. Pas le système d&rsquo;Althéa. Pas une machine blanche. Une structure bancale, fatiguée, humaine, faite de gens qui se corrigeaient en direct. Peut-être que c&rsquo;était cela, le contraire du Lys. Pas la vérité parfaite. La vérité surveillée par plusieurs mains. Eden, lui, s&rsquo;appuya enfin contre une colonne. Sélène le vit grimacer .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Assis, dit-elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je vais bien.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez une relation très créative avec le mensonge.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne mens pas. Je retarde.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Assis. Isolde s&rsquo;approcha de lui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle donne beaucoup d&rsquo;ordres. Eden la regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ça aide ? Il hésita. Puis :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Parfois. Isolde sembla réfléchir sérieusement à la réponse. Puis elle désigna une chaise renversée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors assieds-toi. Eden s&rsquo;assit. Tout simplement. Sélène regarda Isolde. Isolde la regarda aussi. Une alliance minuscule venait de naître dans le dos d&rsquo;Eden Veyr . Maëlys leva les yeux de son écran.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Historique. Quelqu&rsquo;un a obtenu un résultat médical avec deux mots. J&rsquo;enregistre la date.</p>
      <p>La pluie reprit contre les vitres d&rsquo;Ashfall. Fine. Presque délicate. Comme si la nuit essayait de laver un bâtiment qui avait passé trop de temps à confondre luxe et tombeau. Sélène s&rsquo;installa à la table noire avec les pages rouges sauvées, le cahier de Claire, les copies de Lenoir , les notes de Madame Renard et les aveux d&rsquo;Éliane Voss. Le flux public restait ouvert. Pas en plan serré. Pas sur les noms. Sur elle. Sur ses mains. Sur les piles distinctes qu&rsquo;elle faisait devant tout le monde. Adultes à nommer. Enfants à protéger. Témoins à contacter. Noms brûlés à reconstruire. Elle voulait que le public voie la méthode. Pas les victimes. La méthode. Parce que le Lys avait gagné pendant des années en faisant croire que tout était trop compliqué pour être regardé. Alors elle allait montrer comment on regarde sans dévorer . Maëlys lui fit signe depuis l&rsquo;écran.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu es en direct officiel. Délai de trente secondes. Tu peux parler . Sélène inspira.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Les noms des enfants ne seront pas lus ici. Elle regarda la caméra.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas par moi. Pas par Ashfall. Pas par ceux qui veulent transformer leur retour en spectacle. Si vous voyez circuler une capture non floutée, ne la partagez pas. Signalez. Fermez. Protégez avant de comprendre. Les commentaires ralentirent. Puis changèrent. Protect before understanding. Don&rsquo;t share names. Blur the lists. Show the adults. Sélène continua :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ce que nous allons rendre public, ce sont les noms des adultes, des institutions et des fonctions qui ont permis ces effacements. Les enfants ne sont pas des preuves pour votre curiosité. Ils sont la raison pour laquelle les preuves existent. Madame Renard, assise à côté, tapota la table.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Bien dit. Sélène tourna légèrement la tête vers elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous voulez parler ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Une pause.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. On lui donna un micro. Madame Renard regarda la caméra sans trembler .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ils m&rsquo;ont appelée malade quand j&rsquo;ai compris qu&rsquo;un enfant n&rsquo;avait pas disparu, mais changé de papier . Alors j&rsquo;ai dessiné des cercles. Pas parce que j&rsquo;étais perdue. Parce qu&rsquo;un cercle permet de revenir au point de départ. Le premier point, c&rsquo;est toujours celui qui signe. Elle posa une feuille sur la table. Un nom d&rsquo;adulte. Un médecin. Puis un second. Un juge. Puis un troisième. Un responsable administratif. Pas les enfants. Les serrures. Sélène sentit le poids du chapitre changer . Ce n&rsquo;était plus seulement son histoire. Peut-être que cela ne l&rsquo;avait jamais été.</p>
      <p>Althéa regardait depuis le bout de la salle. Attachée à une chaise. Gardée. Silencieuse. Ce silence-là n&rsquo;était pas la paix. C&rsquo;était un calcul. Valère était introuvable. Sa page avec son nom aussi. La moitié perdue du dossier rouge flottait quelque part entre cendres, fuite et mensonge. Mais la salle avait changé de centre. Althéa ne commandait plus la respiration de la pièce. C&rsquo;était peut-être ce qui la rendait la plus dangereuse. Eden s&rsquo;assit enfin auprès d&rsquo;un médecin appelé par Livia. Il refusa l&rsquo;évacuation complète, accepta des points provisoires et un bandage plus sérieux sous la menace combinée de Sélène, Isolde et Maëlys.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je tiens à préciser , dit Maëlys, que si vous mourrez par orgueil masculin après avoir survécu à une cellule clandestine, je vous insulte à votre enterrement.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Je prendrai ça en considération.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous serez mort.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; D&rsquo;où le défi. Maëlys cligna des yeux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je viens d&rsquo;entendre de l&rsquo;humour ? Eden ferma les yeux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Probablement une perte de sang. Même Sélène sourit. Très peu. Trop pour ne pas être vu. Althéa, elle, regarda ce sourire comme une faute.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Touchant, dit-elle enfin. La salle se tendit. Sélène se tourna vers elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous voulez ajouter quelque chose ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Althéa redressa la tête. Même attachée, même filmée, même défaite en partie, elle savait placer sa voix dans une pièce.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous êtes tous très fiers de ne pas publier les noms. C&rsquo;est joli. Moral. Très présentable. Mais vous allez vite découvrir que protéger un enfant effacé exige de décider qui a le droit de savoir . Qui vérifie. Qui contacte. Qui annonce. Qui juge qu&rsquo;une famille actuelle est dangereuse ou non. Vous allez créer une structure. Elle sourit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et vous verrez que les structures exigent des monstres polis. Silence. La phrase toucha juste. Sélène le sentit. Pas parce qu&rsquo;Althéa avait raison dans son ensemble. Parce qu&rsquo;elle pointait le vrai risque. Toute réparation peut devenir une nouvelle prise de pouvoir si personne ne surveille ceux qui réparent. Sélène ne répondit pas trop vite. Elle se leva. Avança jusqu&rsquo;à Althéa.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Althéa parut presque satisfaite.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Enfin.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui, répéta Sélène. C&rsquo;est dangereux. Oui, il faudra des règles. Oui, il faudra des gens capables de dire non à ceux qui croient bien faire. Oui, il faudra empêcher que mon nom, celui d&rsquo;Eden, celui d&rsquo;Isolde, celui de Maëlys, ou celui de n&rsquo;importe quel témoin devienne une nouvelle autorité sacrée. Le sourire d&rsquo;Althéa se figea. Sélène continua :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; La différence, c&rsquo;est que je ne vais pas appeler ce danger protection pour éviter qu&rsquo;on le regarde. Elle se pencha légèrement.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez bâti un système sur le silence. Nous, on va devoir bâtir quelque chose sur la surveillance du pouvoir lui-même. Althéa murmura :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous n&rsquo;y arriverez pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Peut-être. Sélène recula.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Mais cette fois, votre échec ne sera pas notre modèle.</p>
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      <p>La première vague extérieure arriva avant midi. Pas la police seule. Pas les journalistes seuls. Pas les avocats seuls. Tout à la fois, ce qui rendit la chose encore plus instable. Livia filtra. Maëlys hurlait à quiconque voulait filmer des victimes. Noé répétait, comme un homme qui avait appris une prière utile :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas les enfants. Pas les nouveaux noms. Pas les lieux actuels. Madame Renard corrigeait les adultes avec une autorité redoutable. Halden donna son témoignage enregistré, puis demanda à ce qu&rsquo;on le mette dans une pièce sans caméra parce qu&rsquo;il sentait qu&rsquo;il allait s&rsquo;effondrer . On le fit. Pas par élégance. Par respect. Et parce que Sélène avait déjà compris que les témoins ne devaient pas être pressés comme des citrons moraux jusqu&rsquo;à donner la dernière goutte utile. Eden fut emmené dans un salon latéral transformé en infirmerie. Sélène passa le voir après une heure de tri. Il était assis, chemise ouverte sur un bandage propre, teint encore trop pâle. Isolde était à côté, silencieuse, tenant la photo d&rsquo;Irina et d&rsquo;elle avant le Lys. Ils ne parlaient pas. Mais ils restaient. C&rsquo;était énorme. Sélène resta sur le seuil.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je dérange ? Isolde répondit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne sais pas. Honnête. Eden eut presque un sourire.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle découvre les nuances de l&rsquo;hospitalité. Isolde le regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu parles beaucoup quand tu as mal.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On me l&rsquo;a déjà reproché. Sélène entra.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;ai surtout reproché vos mensonges médicaux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Nuance. Isolde les observa comme on écoute une langue oubliée dont quelques mots reviennent.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous vous aimez ? demanda-t-elle. La question tomba au milieu du salon avec la délicatesse d&rsquo;un lustre qui s&rsquo;écrase. Eden ne bougea plus. Sélène non plus.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde, dit Eden.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ce n&rsquo;est pas une accusation. Maëlys, passant dans le couloir au mauvais moment, s&rsquo;arrêta net.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oh, je reste.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non, dirent Sélène et Eden ensemble. Maëlys leva les mains.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Dictature anti-divertissement. Elle repartit à regret. Sélène regarda Isolde.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne sais pas encore comment l&rsquo;appeler . Isolde réfléchit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est mieux que de lui donner un faux nom. La phrase toucha plus juste qu&rsquo;elle n&rsquo;aurait dû. Eden baissa les yeux. Sélène aussi.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui, dit-elle. C&rsquo;est mieux. Un silence doux et étrange s&rsquo;installa. Puis Isolde posa la photo sur ses genoux.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Irina disait qu&rsquo;Eden aimait comme quelqu&rsquo;un qui ferme les portes trop fort. Eden ferma les yeux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Évidemment qu&rsquo;elle disait ça.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle disait aussi qu&rsquo;un jour , quelqu&rsquo;un devrait lui apprendre à laisser une fenêtre ouverte. Sélène regarda Eden. Il la regardait déjà. Pas de promesse. Pas de scène. Juste cette fenêtre minuscule dans la pièce la plus impossible de leur vie.</p>
      <p>Le téléphone de Sélène vibra. Elle sut avant de regarder . Valère. Message inconnu. Pas une photo. Pas une menace. Un fichier audio. Titre : MON NOM N&rsquo;EST PAS UNE EXCUSE. Elle le fixa. Eden se redressa malgré la douleur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne l&rsquo;ouvrez pas ici.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je sais. Isolde demanda :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Valère ? Sélène hocha la tête. Maëlys revint aussitôt, comme si son corps détectait les mauvaises nouvelles à travers les murs.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quoi encore ? Sélène lui montra. Maëlys pâlit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On l&rsquo;analyse hors ligne. Ils déplacèrent le fichier sur un appareil isolé. Pas de localisateur . Pas de malware visible. Un audio simple. Trop simple. Maëlys lança.</p>
      <p>La voix de Valère sortit des haut-parleurs. Moins élégante. Plus nue.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si vous entendez ceci, c&rsquo;est que j&rsquo;ai choisi de ne pas brûler ma page. J&rsquo;aurais aimé prétendre que c&rsquo;est par grandeur d&rsquo;âme. Ce serait faux et vous le sauriez, Sélène, ce qui rendrait la tentative fatigante. Silence dans l&rsquo;enregistrement. Puis :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je garde mon nom d&rsquo;origine pour moi. Pas par honte. Par égoïsme. Peut-être par peur . Peut-être parce qu&rsquo;il est la première chose qui m&rsquo;appartient sans que je sache encore quoi en faire. Sélène sentit la pièce retenir son souffle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; En échange, je vous donne l&rsquo;endroit où Althéa a envoyé les copies restantes avant de descendre dans la crypte. Parce qu&rsquo;elle ne détruit jamais tout. Elle dit qu&rsquo;elle le fait, mais elle garde toujours de quoi reconstruire une prison si la première brûle. Eden ferma les yeux. Valère continua :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Les copies ne sont pas à Ashfall. Elles sont dans votre livre. Sélène se figea.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas métaphoriquement, hélas. Dans le fichier maître piraté d&rsquo;Ashfall, celui qu&rsquo;ils ont utilisé pour créer Lysfall, il existe une couche cachée. Une archive compressée, fragmentée dans les notes audio, les descriptions de bougies, les chapitres de substitution. Les noms brûlés ne sont pas perdus. Ils sont devenus contenu. Maëlys murmura :</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Oh les monstres. Valère :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Althéa pensait que personne ne chercherait une liste d&rsquo;enfants dans une expérience vendue douze euros à des lectrices de dark romance. Elle a souvent raison sur la cruauté du monde. Prouvez-lui qu&rsquo;elle s&rsquo;est trompée sur son manque d&rsquo;ironie. Un bruit de papier dans l&rsquo;audio.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je vous envoie la clé partielle. Ne me remerciez pas. Ne me pardonnez pas. Et surtout, ne m&rsquo;écrivez pas mieux que je ne le mérite. Pause.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quoique. Faites comme vous voulez. C&rsquo;est votre défaut le plus irritant. L&rsquo;audio se termina.</p>
      <p>Sélène resta immobile. Les noms brûlés. Dans Ashfall. Dans son livre. Dans le faux fichier . Dans l&rsquo;expérience même qui avait failli trahir son public. Maëlys s&rsquo;assit lentement.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Donc pour récupérer les noms... Sélène termina :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Il faut ouvrir le livre.</p>
      <p>Ouvrir Ashfall n&rsquo;avait jamais voulu dire cela. Au départ, ouvrir Ashfall voulait dire lancer un site, vendre un livre, offrir une expérience sombre, parfumée, immersive, excitante, dangereuse seulement dans les limites de la fiction. Puis cela avait voulu dire survivre à un faux lancement. Protéger sa communauté. Fermer Lysfall. Maintenant, ouvrir Ashfall signifiait récupérer des noms d&rsquo;enfants effacés cachés dans la structure même du manuscrit volé. Sélène eut soudain envie de ne plus jamais écrire. La pensée arriva avec une violence silencieuse. Pas parce qu&rsquo;elle ne voulait plus raconter . Parce que chaque mot semblait pouvoir devenir une porte dans la main de quelqu&rsquo;un d&rsquo;autre. Eden le vit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous n&rsquo;êtes pas obligée de le faire vous-même. Elle eut un rire faible.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous dites ça souvent devant les portes qui portent mon nom.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et vous avez souvent raison de m&rsquo;ignorer . Pas toujours. Maëlys travaillait déjà.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;ai reçu la clé partielle. Valère n&rsquo;a pas menti sur le principe. Il y a bien une couche cachée dans les fichiers Lysfall et les chapitres de substitution. Fragmentation steganographique. Audio, texte, métadonnées, noms de fichiers. C&rsquo;est dégueulassement élégant. Noé entra avec les pages triées.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je peux aider ? Maëlys le regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu sais lire des métadonnées ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu sais repérer des rythmes cachés ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors oui. Isolde s&rsquo;approcha aussi.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ils utilisaient les noms blancs pour classer . Maëlys lui fit une place sans hésiter .</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Alors vous aussi. Isolde sembla surprise.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je peux ? Maëlys cligna des yeux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Enfin, si vous voulez. Désolée, je suis parfois autoritaire quand je suis en panique informatique. Isolde s&rsquo;assit. Voilà encore. Une structure bancale, mais qui demandait. Sélène regarda l&rsquo;écran. Des fragments apparaissaient déjà. Des chaînes sans sens. Des initiales. Des dates. Des sons inversés. Des descriptions de bougies qui cachaient des coordonnées. Roses : sujets marqués. Baies : entrées. Figuier : refuges. Tubéreuse : archives. Lys : effacements. Le système entier dans ses produits. Elle sentit une nausée froide. Son univers esthétique avait été contaminé jusque dans sa structure. Eden, assis près d&rsquo;elle, dit doucement :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ils ont caché cela dans Ashfall parce qu&rsquo;ils pensaient que votre public ne verrait qu&rsquo;une expérience.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et parce que j&rsquo;avais rendu l&rsquo;expérience désirable.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Elle le regarda. Il soutint son regard.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ils ont utilisé votre désir de créer . Ce n&rsquo;est pas la même chose que votre faute. Elle voulut repousser la phrase. Elle resta. Quelque part. Pas suffisante. Utile. Maëlys dit soudain :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;ai un premier bloc. Tout le monde se tourna vers elle. Elle pâlit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vingt-sept noms. Silence.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas complets, ajouta-t-elle. Mais récupérables. Avec lieux anciens, noms blancs, parfois dates de transfert. Sélène posa une main sur la table. Vingt-sept. Vingt-sept portes qui n&rsquo;étaient plus entièrement fermées.</p>
      <p>Ils travaillèrent pendant des heures. La salle principale d&rsquo;Ashfall devint une cellule de récupération. Pas belle. Pas propre. Câbles partout. Cafés froids. Pages rouges sous pochettes. Témoins endormis sur des fauteuils. Blessés bandés. Isolde devant un écran, apprenant à distinguer les noms blancs des anciens noms comme si elle désamorçait des mines posées dans des berceuses. Noé tapait des rythmes sur la table pour vérifier certaines séquences audio. Tap. Tap tap. Pause. Tap. Chaque fois que le système répondait, il avait l&rsquo;air à la fois fier et malade. Maëlys coordonnait. Livia sécurisait. Sélène vérifiait les correspondances avec le cahier de Claire. Eden, officiellement censé se reposer , ne reposait rien du tout. Mais il gardait une main appuyée contre son bandage et restait assis, ce qui fut considéré par tout le monde comme un miracle partiel. Althéa fut emmenée dans une pièce sécurisée. Elle ne parla plus. Pas parce qu&rsquo;elle n&rsquo;avait rien à dire. Parce que le langage avait cessé d&rsquo;être uniquement à elle. Vers dix-neuf heures, Maëlys annonça :</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Quarante-neuf noms exploitables. Vers vingt et une heures :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Soixante-trois. Vers vingt-deux heures trente :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quatre-vingt-un. À chaque nombre, la pièce ne célébrait pas. Elle absorbait. Parce que chaque nom retrouvé signifiait aussi une vie perdue trop longtemps. Madame Renard corrigea trois entrées. Halden confirma deux circuits judiciaires. Isolde reconnut six noms blancs. Puis elle s&rsquo;arrêta sur un fragment.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Celui-là. Maëlys zooma. L-07 / enfant masculin / transfert rouge / statut : retour impossible. Isolde toucha l&rsquo;écran.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Il chantait.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Qui ? demanda Sélène. Isolde chercha. Le nom refusait de venir . Puis ses yeux se remplirent de larmes.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Il disait qu&rsquo;il avait une sœur qui écrivait sur ses bras pour ne pas oublier les jours. Noé arrêta de taper . Madame Renard porta une main à sa bouche. Livia vérifia le registre.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On a une correspondance possible. Elle regarda Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ce dossier est lié à Marianne Delcourt. Maëlys ouvrit la référence. Un nom adulte apparut. Puis un nom d&rsquo;enfant. Puis un lieu actuel probable. La pièce entière sembla comprendre en même temps : il n&rsquo;y avait pas que des disparus anciens. Certains enfants étaient encore jeunes. Encore récupérables. Encore en danger immédiat. Sélène sentit le temps changer . Ce n&rsquo;était plus seulement une révélation. C&rsquo;était une course.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Combien en danger actuel ? demanda Eden. Maëlys ne répondit pas tout de suite. Mauvais signe.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Maëlys.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Au moins douze. Peut-être plus. Les données sont fragmentaires. Livia se redressa.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Localisations ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quatre probables. Trois en France. Une en Allemagne. Deux liées à des structures médicales. Une famille d&rsquo;accueil privée. Une institution religieuse reconvertie en centre de &ldquo;repos éducatif&rdquo;. Je déteste chaque mot de cette phrase. Sélène sentit la colère revenir . Pas spectaculaire. Une colère de travail.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On transmet aux relais sûrs. Eden dit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas au réseau officiel complet. Pas encore. Sélène le regarda. Il ajouta :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Trop de personnes compromises. On passe par les contacts d&rsquo;Halden, les avocats identifiés, les journalistes qui ont accepté les règles de non-publication des noms mineurs, et les équipes médicales indépendantes que Livia peut vérifier . Maëlys cligna des yeux.</p>
    ` },
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      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;aurais aimé vous contredire, mais c&rsquo;est propre.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Merci.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne vous habituez pas. Sélène observa Eden. Il venait de penser comme quelqu&rsquo;un qui protège sans posséder . Encore imparfait. Encore dangereux. Mais différent. Isolde, elle, regardait l&rsquo;écran avec une intensité presque douloureuse.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ils vont avoir peur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Les enfants ? demanda Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Si des inconnus viennent leur dire leur ancien nom, ils vont avoir peur . Sélène pensa à la note de Claire. Ne lui dites pas qui elle était. Montrez-lui qui l&rsquo;a pleurée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors on ne commencera pas par les noms, dit-elle. On commencera par les preuves de lien. Les objets. Les souvenirs. Les gens sûrs. On ne leur jettera pas une identité au visage comme une dette. Isolde hocha la tête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Bien. Un seul mot. Validé par celle qui savait. Il valait plus qu&rsquo;un protocole entier . À vingt-trois heures quarante, presque minuit, le premier relais confirmé envoya un message : Enfant L-07 localisé. Sécurisation en cours. Aucun nom publié. Procédure douce. Personne ne parla. Puis Noé pleura. Sans prévenir . Il se couvrit le visage, honteux. Maëlys posa une main sur son dos.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne sois pas bizarre. C&rsquo;est le bon moment pour pleurer . Il eut un rire étranglé. Sélène sentit ses propres yeux brûler . Eden baissa la tête. Isolde regarda l&rsquo;écran.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Un cercle ouvert, murmura Madame Renard. Puis elle corrigea :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Un cercle retrouvé.</p>
      <p>Minuit arriva sans échange. Pas Eden contre les noms. Pas les enfants contre un homme. Pas le choix public qu&rsquo;Althéa avait écrit. À minuit, Eden était vivant. Les premiers noms étaient protégés. Althéa était attachée. Valère était libre. Des pages avaient brûlé. D&rsquo;autres étaient sauvées. Rien n&rsquo;était propre. Rien n&rsquo;était fini. Mais le choix avait été refusé. Et parfois, refuser une forme est la première vraie victoire. Sélène sortit sur la terrasse d&rsquo;Ashfall pour respirer . L&rsquo;air froid lui fit du bien. La ville brillait sous la pluie. Plus loin, quelque part, des gens téléchargeaient peut-être encore des fragments de Lysfall, des journalistes écrivaient, des institutions se préparaient à nier , des familles allaient apprendre que leur histoire n&rsquo;était pas celle qu&rsquo;on leur avait donnée. Le monde ne basculait pas d&rsquo;un coup. Il grinçait. C&rsquo;était moins satisfaisant. Plus vrai. Eden la rejoignit quelques minutes plus tard. Elle entendit ses pas plus lents.</p>
    ` },
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      <p class="dialogue">&mdash; Vous devriez être assis.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous devriez dormir .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Match nul. Il s&rsquo;arrêta à gauche. Toujours. Choisi. Ils restèrent un moment sans parler . La terrasse sentait la pierre mouillée, la fumée ancienne et les roses qui avaient survécu dans des jardinières trop luxueuses pour mourir correctement. Roses. Cibles. Traces. Vie têtue.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde dort ? demanda Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Elle regarde une photo d&rsquo;Irina et me pose des questions auxquelles je réponds très mal.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est déjà répondre.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle m&rsquo;a demandé si j&rsquo;étais heureux avant. Sélène tourna la tête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;ai dit que je ne savais pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Honnête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Inutile.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Il regarda la ville.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et vous ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Heureuse avant ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Elle réfléchit. Pas par effet. Vraiment.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je crois que j&rsquo;étais ambitieuse et que j&rsquo;appelais ça heureuse quand ça marchait. Eden la regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et maintenant ? Elle eut un rire faible.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Maintenant, je suis propriétaire d&rsquo;un livre contaminé par une archive criminelle, d&rsquo;une communauté que j&rsquo;ai dû protéger d&rsquo;un faux fichier , d&rsquo;une guerre institutionnelle, et d&rsquo;un possible intérêt romantique gravement blessé qui ne sait pas rester assis.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Possible ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne devenez pas gourmand. Un silence. Puis Eden dit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne veux pas être votre porte. Elle le regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Ni votre refuge. Ni votre preuve que quelque chose peut s&rsquo;arrêter . Je veux... Il s&rsquo;arrêta. La phrase semblait lui coûter plus cher que la blessure.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je veux être quelqu&rsquo;un que vous pouvez laisser dehors sans qu&rsquo;il force l&rsquo;entrée. Sélène sentit la phrase entrer lentement. Dans une autre vie, elle aurait trouvé cela peu romantique. Dans celle-ci, c&rsquo;était presque énorme.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est un bon début, dit-elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Seulement un début ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Eden.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Gourmand. Elle sourit malgré elle. Puis le téléphone de Sélène vibra. Tous les deux se figèrent. Elle regarda. Message de Maëlys. Viens. Ce n&rsquo;est pas une catastrophe. Enfin je crois. Sélène soupira.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Même ses messages rassurants sont agressifs. Eden se redressa.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Allons-y. Ils rentrèrent.</p>
    ` },
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      <p class="dialogue">&mdash; Ashfall peut être une porte. Il ne doit pas devenir ta maison. Silence dans l&rsquo;enregistrement. Puis, plus bas :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quant au Lys... laissez-le faner publiquement. Les fleurs mortes ont parfois l&rsquo;utilité de montrer où le poison a été versé. Clic. Fin.</p>
      <p>Personne ne parla. Puis Maëlys essuya ses yeux avec agressivité.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne pleure pas, c&rsquo;est la poussière aristocratique. Sélène regarda l&rsquo;écran. Ashfall peut être une porte. Il ne doit pas devenir ta maison. Voilà peut-être la phrase qu&rsquo;il lui fallait pour survivre à son propre livre.</p>
      <p>Au matin, Ashfall ne ressemblait plus à une maison de pouvoir . Il ressemblait à un lieu après une évacuation. Des câbles. Des couvertures. Des tasses vides. Des pages sous plastique. Des gens endormis assis. Des roses fanées dans des vases trop chers. Althéa avait été transférée sous surveillance renforcée, non sans adresser à Sélène un dernier regard qui promettait que les gens comme elle ne finissent jamais vraiment à genoux. Peut-être avait-elle raison. Mais elle n&rsquo;était plus seule à écrire la version. Valère était toujours dehors. Avec sa page. Son nom. Une clé partielle qu&rsquo;il avait donnée et peut-être d&rsquo;autres qu&rsquo;il gardait. Les enfants n&rsquo;étaient pas tous retrouvés. Les noms brûlés n&rsquo;étaient pas tous reconstruits. Les institutions allaient se défendre. Le faux Lysfall reviendrait peut-être encore, sous une autre forme, avec une autre promesse interdite. Rien n&rsquo;était fini. Pourtant, Sélène ouvrit son manuscrit. Pas le fichier contaminé. Une copie nettoyée, isolée, presque vide maintenant qu&rsquo;on avait retiré les couches étrangères. Le texte avait des trous. Des endroits à réécrire. Des scènes à reprendre. Des phrases qu&rsquo;elle ne pouvait plus garder parce qu&rsquo;elles sentaient trop la main d&rsquo;un autre. Elle ouvrit une nouvelle page. Ses doigts restèrent au-dessus du clavier . Maëlys s&rsquo;approcha derrière elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu es sûre ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Méthode officielle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Eden était de l&rsquo;autre côté de la salle, parlant bas avec Isolde. Noé dormait enfin, tête sur ses bras, entouré de papiers qu&rsquo;il avait refusé de lâcher . Livia regardait la pluie cesser derrière les vitres, comme si elle suspectait même le ciel d&rsquo;avoir un agenda. Sélène pensa à Claire. À Irina. À Isolde. À Maëlys. À Eden à gauche. À Noé qui apprenait à ne pas se sacrifier . Aux enfants dont les noms n&rsquo;étaient pas du contenu. Aux lectrices qui avaient fermé les fausses portes. Aux roses qui reviennent même lorsqu&rsquo;on les a utilisées pour marquer des cibles. Elle écrivit la première phrase. La maison croyait être la chute, mais elle n&rsquo;avait jamais compris qu&rsquo;une chute peut devenir un commencement quand quelqu&rsquo;un refuse d&rsquo;atterrir seul. Elle relut. Trop long. Trop elle. Bien. Maëlys lut par-dessus son épaule.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Un peu dramatique.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je sais.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Garde. Sélène sourit. Puis son téléphone vibra. Elle regarda. Un message. Numéro inconnu. Pas Valère. Pas Althéa. Pas un fichier . Une simple phrase : Le premier enfant est rentré. Sélène resta immobile. Puis elle posa le téléphone sur la table, à côté du manuscrit. Dehors, la pluie s&rsquo;arrêta. Pas pour toujours. Juste assez longtemps pour que la lumière entre.</p>
      <p>Elle reprit le clavier . Le dernier chapitre l&rsquo;attendait. Et cette fois, personne d&rsquo;autre n&rsquo;allait l&rsquo;écrire à sa place.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Ashfall peut être une porte. Il ne doit pas devenir ta maison. Silence dans l&rsquo;enregistrement. Puis, plus bas :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quant au Lys... laissez-le faner publiquement. Les fleurs mortes ont parfois l&rsquo;utilité de montrer où le poison a été versé. Clic. Fin.</p>
      <p>Personne ne parla. Puis Maëlys essuya ses yeux avec agressivité.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne pleure pas, c&rsquo;est la poussière aristocratique. Sélène regarda l&rsquo;écran. Ashfall peut être une porte. Il ne doit pas devenir ta maison. Voilà peut-être la phrase qu&rsquo;il lui fallait pour survivre à son propre livre.</p>
      <p>Au matin, Ashfall ne ressemblait plus à une maison de pouvoir . Il ressemblait à un lieu après une évacuation. Des câbles. Des couvertures. Des tasses vides. Des pages sous plastique. Des gens endormis assis. Des roses fanées dans des vases trop chers. Althéa avait été transférée sous surveillance renforcée, non sans adresser à Sélène un dernier regard qui promettait que les gens comme elle ne finissent jamais vraiment à genoux. Peut-être avait-elle raison. Mais elle n&rsquo;était plus seule à écrire la version. Valère était toujours dehors. Avec sa page. Son nom. Une clé partielle qu&rsquo;il avait donnée et peut-être d&rsquo;autres qu&rsquo;il gardait. Les enfants n&rsquo;étaient pas tous retrouvés. Les noms brûlés n&rsquo;étaient pas tous reconstruits. Les institutions allaient se défendre. Le faux Lysfall reviendrait peut-être encore, sous une autre forme, avec une autre promesse interdite. Rien n&rsquo;était fini. Pourtant, Sélène ouvrit son manuscrit. Pas le fichier contaminé. Une copie nettoyée, isolée, presque vide maintenant qu&rsquo;on avait retiré les couches étrangères. Le texte avait des trous. Des endroits à réécrire. Des scènes à reprendre. Des phrases qu&rsquo;elle ne pouvait plus garder parce qu&rsquo;elles sentaient trop la main d&rsquo;un autre. Elle ouvrit une nouvelle page. Ses doigts restèrent au-dessus du clavier . Maëlys s&rsquo;approcha derrière elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu es sûre ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Méthode officielle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Eden était de l&rsquo;autre côté de la salle, parlant bas avec Isolde. Noé dormait enfin, tête sur ses bras, entouré de papiers qu&rsquo;il avait refusé de lâcher . Livia regardait la pluie cesser derrière les vitres, comme si elle suspectait même le ciel d&rsquo;avoir un agenda. Sélène pensa à Claire. À Irina. À Isolde. À Maëlys. À Eden à gauche. À Noé qui apprenait à ne pas se sacrifier . Aux enfants dont les noms n&rsquo;étaient pas du contenu. Aux lectrices qui avaient fermé les fausses portes. Aux roses qui reviennent même lorsqu&rsquo;on les a utilisées pour marquer des cibles. Elle écrivit la première phrase. La maison croyait être la chute, mais elle n&rsquo;avait jamais compris qu&rsquo;une chute peut devenir un commencement quand quelqu&rsquo;un refuse d&rsquo;atterrir seul. Elle relut. Trop long. Trop elle. Bien. Maëlys lut par-dessus son épaule.</p>
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