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      <p>La Maison Sainte-Isolde apparaissait sur les cartes comme un centre privé de convalescence. Sur les photos officielles, c&rsquo;était presque beau. Un domaine ancien, murs clairs, fenêtres hautes, jardin soigné, bancs sous les arbres. Le genre d&rsquo;endroit où les familles fortunées envoyaient les leurs &ldquo;se reposer&rdquo; quand la douleur devenait trop visible pour rester dans les salons. En vrai, à l&rsquo;aube, derrière les vitres de la voiture, le lieu ressemblait à une phrase qui ment très bien. Le portail était blanc. Évidemment. Pas blanc brillant. Pas agressif. Un blanc doux, entretenu, presque charitable. Deux caméras suivaient la route. Un interphone discret. Des haies taillées. Aucune barrière armée visible. C&rsquo;était le détail le plus inquiétant. Les endroits vraiment puissants n&rsquo;ont pas besoin d&rsquo;afficher leurs crocs. Sélène regardait le portail sans cligner des yeux. Sur ses genoux, le cahier de Claire. À côté, la photo d&rsquo;Isolde. Même visage qu&rsquo;Irina. Presque. Une jumelle effacée. Une morte vivante. Ou une preuve suffisamment dangereuse pour qu&rsquo;on enterre son nom avant son corps. Eden n&rsquo;avait pas parlé depuis vingt minutes. Il était assis à côté d&rsquo;elle, la photo d&rsquo;Isolde dans la main, le regard fixé devant lui. Pas absent. Pire. Trop présent à un endroit que personne ne pouvait atteindre. Sélène sentait sa propre fatigue comme une peau supplémentaire. Elle aurait dû dormir . Elle aurait dû attendre. Elle aurait dû appeler la police, un avocat, le monde entier , n&rsquo;importe quelle institution qui n&rsquo;était pas déjà contaminée par le Lys. Mais le cahier de Claire disait que des personnes étaient peut-être enfermées ici. Des témoins. Des vivants effacés. Et Eden venait de découvrir qu&rsquo;une sœur enterrée dans son enfance pouvait respirer derrière ce portail. Alors ils étaient venus. Pas seuls. Jamais plus seuls. Livia dans la voiture avant, avec deux hommes. Maëlys et Noé dans celle derrière, malgré l&rsquo;avis défavorable d&rsquo;absolument tout le monde sauf Maëlys.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je suis désormais spécialiste des refuges qui tournent mal, avait-elle dit. Mon expertise est tragique mais pertinente. Personne n&rsquo;avait trouvé d&rsquo;argument assez solide pour la faire taire. La radio grésilla doucement.</p>
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      <p>Livia :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Deux agents à l&rsquo;entrée. Pas d&rsquo;armes visibles. Portail connecté à un système interne isolé. Pas de réseau public. Aucun mouvement extérieur . Eden répondit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Althéa ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Aucune trace visuelle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Valère ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Rien. Sélène regarda le portail.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ils savent qu&rsquo;on arrive. Eden tourna enfin la tête vers elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Donc l&rsquo;absence d&rsquo;Althéa est une mise en scène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Probablement. Noé parla depuis la seconde voiture, canal ouvert.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ou elle nous laisse entrer parce qu&rsquo;elle veut qu&rsquo;on trouve quelque chose. Un silence. Maëlys ajouta :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Regardez-le, il devient utile et anxiogène. Je suis presque fière. Sélène ne sourit pas. Elle regarda Eden.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si Isolde est là... Il ferma brièvement les yeux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne finissez pas cette phrase.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Il faut la finir avant eux. Il la regarda longtemps. Puis hocha la tête. Très lentement.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si elle est là, je ne sais pas dans quel état elle sera. Je ne sais pas si elle me reconnaîtra. Je ne sais pas si elle voudra partir . Je ne sais pas si elle est victime, témoin, ou... Il s&rsquo;arrêta. La fin était trop cruelle pour sortir seule. Sélène la dit quand même, doucement.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ou si elle a été transformée en rouage. Eden détourna les yeux vers le portail.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. La voiture ralentit. Le portail blanc s&rsquo;ouvrit avant qu&rsquo;ils appuient sur l&rsquo;interphone.</p>
      <p>Invitation. Ou piège. À ce stade, la différence était surtout une question de décor .</p>
      <p>La cour de la Maison Sainte-Isolde était trop belle. Pas luxueuse comme Ashfall. Pas mise en scène comme Karol House. Belle d&rsquo;une manière apaisante, presque maternelle : gravier clair , massifs de fleurs blanches, bancs en fer forgé, grande porte vitrée, rideaux crème aux fenêtres. Des lys poussaient le long de l&rsquo;allée. Des vrais. Sélène les fixa. Elle aurait voulu les arracher . Tous. Livia descendit la première, arme dissimulée sous sa veste. Eden suivit. Puis Sélène. L&rsquo;air sentait l&rsquo;herbe mouillée, le désinfectant discret et les fleurs blanches. Noé sortit de la deuxième voiture avec Maëlys. Elle portait une veste trop grande, un ordinateur serré contre elle et une bombe lacrymogène dans la poche.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je tiens à dire que cette ambiance &ldquo;maison de repos pour riches secrets&rdquo; me donne envie de commettre un acte administratif violent, dit-elle. Livia répondit sans tourner la tête :</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Restez derrière moi.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous dites ça comme si j&rsquo;avais envie d&rsquo;être devant. La grande porte s&rsquo;ouvrit. Une femme en uniforme clair apparut. Pas une infirmière exactement. Pas une domestique non plus. Une présence professionnelle, souriante, impeccable.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Monsieur Veyr , dit-elle. Mademoiselle Moreau. Madame la directrice vous attend. Eden se raidit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Althéa est ici.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Madame Veyr est toujours ici quand sa présence est nécessaire. Sélène sentit le piège se refermer par politesse.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et quand elle ne l&rsquo;est pas ? demanda-t-elle. La femme sourit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors elle l&rsquo;est quand même. Maëlys murmura :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je déteste cette phrase. Elle est trop bien écrite pour une employée normale. La femme fit un geste vers l&rsquo;entrée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Veuillez déposer vos armes. Livia eut un petit rire sans joie.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Le sourire de la femme ne bougea pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Dans ce cas, la visite ne pourra pas commencer . Eden s&rsquo;avança d&rsquo;un pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Nous ne sommes pas ici pour une visite.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si, dit une voix depuis le hall. Althéa Veyr apparut en haut du petit escalier intérieur . Manteau blanc. Cheveux tirés. Visage parfaitement reposé, comme si la nuit n&rsquo;avait pas tenté d&rsquo;arracher des morceaux de vérité à tout ce qu&rsquo;elle possédait. À son cou, plus de médaillon. Évidemment. Un nouveau bijou le remplaçait : une broche en forme de lys barré. Elle regarda Eden. Pas Sélène. Toujours d&rsquo;abord Eden.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Mon fils, dit-elle. Tu arrives enfin dans le seul endroit où j&rsquo;ai vraiment protégé ce qui restait de notre famille. Le silence tomba. Eden ne bougea pas. Sélène sentit la violence en lui comme une pression atmosphérique. Elle ne le toucha pas. Pas ici. Pas devant elle. Elle dit seulement :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; À gauche. Il respira. Une fois. Puis se plaça légèrement à gauche. Althéa le vit. Son regard, pour la première fois depuis leur arrivée, glissa vers Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous aimez beaucoup donner des directions. Sélène soutint son regard.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et vous, effacer les issues. Chacune son style. Althéa sourit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Venez. Isolde attend.</p>
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      <p>Le hall sentait le Lys. Pas seulement les fleurs de l&rsquo;extérieur . La cire, le savon, les draps propres, les couloirs désinfectés, les vases sur les tables, tout semblait organisé pour produire une même sensation : ici, rien de sale ne pouvait exister . Mensonge. La saleté la plus dangereuse portait souvent du blanc. Ils suivirent Althéa dans un couloir bordé de portes vitrées. Derrière certaines, des salons. Bibliothèque. Salle de musique. Atelier de peinture. Des patients assis sous des couvertures. Des hommes et des femmes de tous âges, propres, coiffés, calmes. Trop calmes. Sélène regarda leurs yeux. Certains étaient absents. D&rsquo;autres trop présents. Comme s&rsquo;ils avaient appris à survivre en regardant sans avoir l&rsquo;air de voir .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Combien de personnes vivent ici ? demanda-t-elle. Althéa répondit sans se retourner :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Cela dépend de ce que vous appelez vivre. Noé souffla :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Très rassurant. Maëlys lui donna un coup de coude.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas maintenant. Livia parlait très bas dans son micro, décrivant les lieux à une équipe restée dehors. Mais le signal grésillait. Les murs étaient épais. Préparés. Eden s&rsquo;arrêta devant une porte entrouverte. À l&rsquo;intérieur , une femme âgée dessinait des cercles sur une feuille, toujours le même cercle. Sur sa table, une étiquette : Madame Renard &mdash; trouble mnésique sévère. Sélène vit le regard de la femme se lever vers eux. Une seconde. Claire. Pas son prénom. Une reconnaissance. La femme porta un doigt à ses lèvres. Puis reprit ses cercles. Sélène sentit son estomac se serrer .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle nous connaît, murmura-t-elle. Althéa s&rsquo;arrêta.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Beaucoup de patients croient reconnaître beaucoup de choses. C&rsquo;est pour cela qu&rsquo;ils sont ici.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ou c&rsquo;est pour cela que vous les y gardez. Le sourire d&rsquo;Althéa devint plus froid.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez une foi touchante dans la lucidité des gens brisés. Sélène pensa à sa mère. À Irina. À elle-même.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et vous, une peur très claire de ce qu&rsquo;ils pourraient dire en morceaux. Althéa reprit sa marche. Eden était silencieux. Trop silencieux. Chaque porte semblait lui retirer un peu de certitude. Ils arrivèrent devant une galerie lumineuse donnant sur le jardin intérieur . Au centre, un figuier poussait sous une verrière. Un figuier en cage. Maëlys murmura :</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Oh, je déteste ça. Sélène aussi. Le symbole était trop parfait. Refuge capturé. Figuier sous verre. Althéa se tourna enfin.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde aime venir ici. Eden parla pour la première fois depuis le hall.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne dites pas son nom comme si vous aviez le droit. Althéa le regarda avec une douceur maternelle si fausse qu&rsquo;elle aurait pu empoisonner l&rsquo;air .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Mon fils, c&rsquo;est moi qui lui ai laissé un nom quand tout le monde aurait voulu qu&rsquo;elle n&rsquo;en ait aucun.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu l&rsquo;as enterrée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je l&rsquo;ai cachée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu nous as emmenés sur sa tombe.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Aucun remords. Pas même un effort.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Il fallait que le deuil soit crédible. Un enfant mort attire moins de questions qu&rsquo;un enfant déplacé. Eden fit un pas. Sélène dit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Lys. Il s&rsquo;arrêta. Mais ses yeux ne quittèrent pas sa mère. Althéa regarda Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous abusez de ce mot.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Je lui rends une fonction utile.</p>
      <p>Isolde était assise sous le figuier . Sélène la vit avant Eden. Ou plutôt, elle vit Eden la voir . La chose fut presque plus violente que la vision elle-même. Son visage se vida de toute défense. Pas de colère. Pas de masque. Pas même cette retenue dure qu&rsquo;il portait comme une seconde peau. Seulement un garçon à qui on rendait une morte sans prévenir . Isolde Veyr avait les cheveux sombres, striés de gris malgré son âge. Le même visage qu&rsquo;Irina, oui, mais pas la même lumière. Irina, sur les vidéos, brûlait même fatiguée. Isolde semblait avoir été placée longtemps dans une pièce où la lumière ne devait jamais changer . Elle portait une robe claire, un gilet blanc, et tenait un livre fermé sur ses genoux. Quand ils approchèrent, elle leva les yeux. Ils étaient noirs. Comme ceux d&rsquo;Eden. Exactement comme ceux d&rsquo;Eden. Il s&rsquo;arrêta à trois mètres.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde. Sa voix se brisa sur le nom. La femme pencha la tête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non, dit-elle doucement. Un seul mot. Calme. Poli. Meurtrier . Eden ne respira plus. Althéa prit une expression presque triste.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle ne répond plus à ce nom. Sélène pensa à la note de Claire. Si Isolde vit encore, elle ne répondra pas à son nom. Le Lys ne tue pas seulement la vérité autour des gens. Parfois, il tue leur nom à l&rsquo;intérieur d&rsquo;eux. Pour la ramener, ne lui dites pas qui elle était. Montrez-lui qui l&rsquo;a pleurée. Sélène s&rsquo;approcha légèrement d&rsquo;Eden. Pas devant. À gauche.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Ne forcez pas son nom, murmura-t-elle. Eden tourna la tête vers elle. La douleur dans ses yeux était presque impossible à regarder .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est son nom.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je sais.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle doit savoir .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Peut-être pas comme ça. Althéa les observait, attentive. Elle voulait ce moment. Eden qui insiste. Isolde qui recule. Sélène qui ne peut pas réparer . Un frère transformé en agresseur par amour . Encore une porte ouverte avec la mauvaise main. Sélène se tourna vers Isolde.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Bonjour . La femme la regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Bonjour . Sa voix était douce. Presque vide.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je m&rsquo;appelle Sélène. Isolde cligna des yeux. Rien. Puis son regard descendit sur le cahier de Claire que Sélène tenait toujours contre elle. Une micro-réaction. Pas reconnaissance. Pas encore. Un trouble.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est à vous ? demanda Isolde.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. À ma mère.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Les mères laissent trop de papiers. La phrase traversa la galerie. Althéa se raidit légèrement. Très légèrement. Sélène le vit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui, dit-elle. Surtout quand elles savent qu&rsquo;on va les faire taire. Isolde regarda le figuier au-dessus d&rsquo;elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ici, on ne fait taire personne. Un silence. Puis elle ajouta :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On aide les phrases à devenir moins dangereuses. Maëlys, derrière, murmura presque sans son :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oh non. Isolde n&rsquo;était pas seulement retenue. Elle avait appris leur langue.</p>
      <p>Eden fit un pas vers Isolde. Elle recula immédiatement. Pas loin. Assez. Il s&rsquo;arrêta comme si la distance venait de le frapper .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne vous ferai rien, dit-il. Isolde regarda Althéa. Réflexe. Sélène sentit la rage d&rsquo;Eden monter avant qu&rsquo;il bouge. Elle parla vite.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Nous ne sommes pas venus vous prendre. Isolde revint vers elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tout le monde vient prendre quelque chose ici.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. La réponse sembla l&rsquo;intéresser .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous aussi ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Eden tourna la tête vers Sélène. Elle ne le regarda pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je suis venue chercher des vivants qu&rsquo;on a fait passer pour morts, continua-t-elle. Des noms qu&rsquo;on a rangés dans des dossiers. Des personnes qu&rsquo;on a déplacées pour que d&rsquo;autres dorment mieux. Isolde baissa les yeux vers son livre fermé.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Les noms font souffrir .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; L&rsquo;absence de noms aussi. Un pli apparut entre ses sourcils. Sélène ne força pas. Pas encore. Elle sortit lentement la photo trouvée dans la maison du figuier . Claire. Adrien. Irina. Isolde. Avant le Lys. Elle la posa sur le banc à côté d&rsquo;Isolde, sans la lui mettre dans les mains.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Ceci était dans une maison que ma mère avait cachée. Isolde ne regarda pas tout de suite. Ses doigts se crispèrent sur le livre. Althéa parla :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Sélène, vous confondez preuve et violence.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non, dit Sélène. Je lui laisse le choix de regarder . Althéa sourit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Comme vous voulez. C&rsquo;était un piège. Bien sûr . Si Isolde refusait, Eden se briserait davantage. Si Isolde regardait et s&rsquo;effondrait, Althéa dirait qu&rsquo;ils l&rsquo;avaient déstabilisée. Si Sélène insistait, elle deviendrait celle qui force. Alors elle ne bougea plus. Elle attendit.</p>
      <p>Isolde regarda la photo. D&rsquo;abord sans réaction. Puis elle toucha le visage d&rsquo;Irina. Pas le sien. Celui d&rsquo;Irina.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle venait, dit-elle. Eden se figea.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Qui ? Isolde ne le regarda pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; La fille qui brûlait dans ses yeux. Elle disait qu&rsquo;elle me sortirait. Puis elle n&rsquo;est plus venue. Eden eut un souffle coupé. Sélène sentit la galerie basculer . Irina savait. Irina venait voir Isolde. Irina avait essayé. Althéa dit doucement :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Irina racontait beaucoup d&rsquo;histoires. Isolde leva les yeux vers elle.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui. Elle sourit faiblement.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est pour ça que je les ai gardées. Althéa ne sourit plus. Voilà. Une fissure.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Où ? demanda Eden. Sa voix était presque inaudible. Isolde le regarda enfin. Vraiment. Elle sembla chercher son visage dans un endroit très lointain.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez ses yeux. Eden ne bougea pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je suis son frère. Isolde pencha la tête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Le mot le frappa encore. Elle ajouta :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Le frère était petit. Colérique. Il cassait les verres quand personne ne l&rsquo;écoutait. Eden cligna des yeux. Sélène sentit la douleur changer . De pure perte à reconnaissance impossible.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; J&rsquo;ai cassé un miroir , dit-il. Isolde fronça les sourcils.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Dans la salle bleue.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle a dit que tu avais saigné sur le tapis et que tu avais prétendu que le miroir avait commencé. Un son étrange sortit d&rsquo;Eden. Pas un rire. Pas un sanglot. Les deux peut-être.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;était ma défense juridique, dit-il. Isolde le regarda longtemps. Puis ses yeux se remplirent de larmes sans que son visage change.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Eden ? Le nom sortit comme un objet retrouvé dans l&rsquo;eau. Abîmé. Réel. Eden ferma les yeux. Sélène sentit les siens brûler . Maëlys, derrière, murmura :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oh putain. Althéa fit un pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde. La femme sursauta. Pas de peur évidente. D&rsquo;obéissance. Le nom redevint une cage. Sélène tourna la tête vers Althéa.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Ne l&rsquo;utilisez pas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est son nom, n&rsquo;est-ce pas ? La cruauté de la réponse était parfaite. Sélène comprit ce que Claire voulait dire. Ne lui dites pas qui elle était. Montrez-lui qui l&rsquo;a pleurée. Le nom pouvait libérer . Ou reprogrammer . Tout dépendait de la bouche. Eden s&rsquo;agenouilla lentement. Pas trop près. À distance de choix.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Irina t&rsquo;a pleurée, dit-il. Isolde le regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si. Il sortit l&rsquo;épingle en forme de figuier trouvée dans la chambre 213.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle a gardé ça. Même en mourant. Elle a laissé des preuves partout parce qu&rsquo;elle voulait que quelqu&rsquo;un te retrouve. Isolde fixa l&rsquo;épingle. Ses mains tremblèrent.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Figuier .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle disait que les refuges mentent s&rsquo;ils n&rsquo;ont pas de racines. Sélène sentit son cœur se serrer . Phrase d&rsquo;Irina. Phrase vivante. Althéa s&rsquo;approcha encore.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est assez. Livia leva son arme.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Restez où vous êtes. Althéa regarda Livia avec un mépris tranquille.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous allez tirer dans une maison de convalescence ? Livia répondit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si la convalescence s&rsquo;avance encore, oui. Maëlys souffla :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je l&rsquo;aime vraiment.</p>
      <p>Une alarme se déclencha. Pas forte. Douce. Presque maternelle. Trois notes répétées, comme une berceuse déformée. Les portes de la galerie se verrouillèrent.</p>
      <p>Althéa ne parut pas surprise. Eden se releva.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Qu&rsquo;est-ce que tu as fait ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ce que tu aurais dû faire depuis le début, répondit-elle. Empêcher les émotions d&rsquo;ouvrir des portes. Sélène regarda autour d&rsquo;eux. Les patients derrière les vitres bougeaient maintenant. Certains se levaient. D&rsquo;autres restaient assis, paniqués sans oser montrer leur panique. Le figuier sous verrière semblait soudain prisonnier d&rsquo;un aquarium. Livia tenta de joindre l&rsquo;extérieur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Signal coupé. Maëlys sortit son ordinateur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je peux peut-être...</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pas ici, dit Althéa. Cette maison a été conçue pour survivre aux gens qui pensent que tout réseau est une porte. Noé regarda la verrière.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et les vraies portes ? Sélène suivit son regard. Au-dessus d&rsquo;eux, la verrière. Verre épais, structure métallique, ouverture d&rsquo;aération au sommet. Pas une porte. Donc peut-être une sortie. Althéa vit leur regard.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous n&rsquo;irez nulle part avec elle. Isolde tremblait maintenant. Ses yeux passaient d&rsquo;Eden à Althéa, de l&rsquo;épingle au figuier , de la photo à Sélène. Trop d&rsquo;informations. Trop vite. La mémoire revenait comme une inondation dans une maison construite pour rester sèche. Sélène s&rsquo;accroupit devant elle.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Regardez-moi. Isolde obéit à moitié.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous n&rsquo;avez pas besoin de vous souvenir de tout maintenant.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Elle ment, dit Althéa. Ils veulent vous utiliser .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui, dit Sélène. Isolde la fixa. Même Althéa se tut.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui, répéta Sélène. Nous avons besoin de vous. De ce que vous savez. De ce que vous êtes. Mais vous n&rsquo;êtes pas obligée de nous suivre pour être utile. Vous n&rsquo;êtes pas obligée de souffrir correctement pour mériter qu&rsquo;on vous croie. Isolde respira plus vite.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne sais pas qui je suis. Eden fit un pas, mais s&rsquo;arrêta. Bon choix. Sélène répondit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors ne commencez pas par ça. Commencez par ce que vous ne voulez plus. Le silence changea. Isolde tourna lentement la tête vers Althéa. Pour la première fois, ce n&rsquo;était pas un réflexe. C&rsquo;était un choix.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne veux plus la chambre blanche, dit-elle. Althéa pâlit. Pas beaucoup. Assez. Eden murmura :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quelle chambre blanche ? Isolde ferma les yeux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Celle où ils enlèvent les noms. Maëlys cessa de taper . Sélène sentit le Lys envahir sa gorge. Pas une salle blanche comme celle sous Karol House. La première. L&rsquo;originale. Elle était ici.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Où est-elle ? demanda Sélène. Isolde pointa vers le sol. Bien sûr . Toujours dessous. Althéa sourit de nouveau, mais quelque chose dans ce sourire s&rsquo;était fissuré.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous voyez ? Elle invente quand elle est stressée. Eden se tourna lentement vers sa mère.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu vas arrêter de parler .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Sinon ? Il ne répondit pas. Il ne la menaça pas. Il regarda Sélène. Pas pour demander la permission de sa violence. Pour choisir autre chose.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Sélène. Elle comprit. La chambre blanche était peut-être la clé du conteneur , des patients, d&rsquo;Isolde, de la cellule Lys. Mais Althéa voulait qu&rsquo;ils s&rsquo;éparpillent, qu&rsquo;ils laissent Isolde, qu&rsquo;ils courent vers le sous-sol avec trop d&rsquo;urgence.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On ne descend pas tous, dit Sélène. Livia approuva aussitôt.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je reste avec Isolde, Maëlys et Noé. Maëlys protesta :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je peux aider en bas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Justement, dit Livia. Vous aidez en haut. Vous trouvez comment couper l&rsquo;alarme et ouvrir les portes sans réseau public.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous me donnez une tâche technique pour m&rsquo;empêcher d&rsquo;avoir peur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Accepté. Noé regarda Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je viens avec toi.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Sélène...</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Tu restes avec Maëlys. Si Isolde se souvient d&rsquo;autre chose, tu notes. Tu connais les rythmes, les phrases, les morceaux. C&rsquo;est ton rôle ici. Il détesta ne pas être choisi pour descendre. Puis il comprit qu&rsquo;être utile ne voulait plus dire être au centre du danger .</p>
    ` },
  { kind: "body", html: `
      <p class="dialogue">&mdash; D&rsquo;accord. Eden s&rsquo;approcha de la porte verrouillée de service.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Et Althéa ? Tous regardèrent la matriarche. Althéa eut un sourire presque amusé.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous ne pouvez pas me laisser ici. Livia répondit :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je peux très bien.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde a besoin de moi. Isolde, assise sous le figuier , murmura :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Un mot. Faible. Immense. Althéa ne bougea plus. Le centre de gravité de la pièce changea. Sélène sentit que ce &ldquo;non&rdquo; valait plus que toutes les preuves du monde. Eden le sentit aussi. Il ferma brièvement les yeux. Puis il força le panneau de service avec l&rsquo;aide de Livia. La serrure céda après trente secondes.</p>
      <p>Derrière, un escalier descendait. Blanc. Trop blanc. Sélène et Eden échangèrent un regard.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; À gauche ? demanda-t-il.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; À gauche, répondit-elle. Ils descendirent ensemble.</p>
      <p>L&rsquo;escalier descendait dans une lumière qui semblait ne produire aucune ombre. Sélène détesta immédiatement cet endroit. Pas comme elle avait détesté la salle sous Karol House. Celle-ci avait été construite pour l&rsquo;urgence, pour une disparition rapide, pour fabriquer un message. Ici, c&rsquo;était plus ancien. Plus patient. Un lieu qui n&rsquo;avait jamais eu besoin de courir . Eden marchait à côté d&rsquo;elle. Pas devant. Pas derrière. Même dans un escalier trop étroit, il s&rsquo;obligeait à garder cette ligne absurde, cette promesse latérale, comme si la géographie pouvait devenir morale à force d&rsquo;effort.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous tremblez, dit-elle. Il regarda sa main. C&rsquo;était vrai. À peine. Mais vrai.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pour Isolde ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Pour ce que je vais trouver en bas.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous pensez à Irina.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je pense à toutes les pièces où ma mère a caché des femmes de ma famille en appelant ça protection. La phrase était calme. Mais elle saignait. Sélène voulut poser une main sur lui. Elle ne le fit pas. Pas dans cet escalier . Pas avec cette peur-là.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Eden. Il s&rsquo;arrêta. Elle aussi.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Si ce qu&rsquo;on trouve en bas vous donne envie de la tuer ...</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ça arrivera. Elle apprécia l&rsquo;honnêteté. Elle la détesta aussi.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors souvenez-vous que tuer Althéa ne rendra pas leur nom aux personnes qui l&rsquo;ont perdu.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Les sortir , oui. Il la regarda.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous croyez qu&rsquo;on peut les sortir ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je crois qu&rsquo;on peut commencer . Un bruit monta d&rsquo;en bas. Pas une voix. Un chant. Très faible. Une mélodie sans paroles.</p>
    ` },
  { kind: "body", html: `
      <p>Sélène se figea. Elle connaissait cette mélodie. Pas totalement. La chanson. La vraie peut-être. Celle que son père avait cachée en morceaux. Celle que Claire avait donnée à ses enfants comme on cache une arme dans une berceuse. Eden murmura :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous l&rsquo;entendez ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Oui.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est Irina qui chantait ça. Sélène sentit le monde se resserrer .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ma mère aussi. Ils descendirent les dernières marches. Au bas, une porte vitrée. Derrière : une salle circulaire blanche. Et au centre, un vieux magnétophone jouait la chanson en boucle. Pas une personne. Un enregistrement. Une berceuse transformée en outil. Eden posa sa main sur la poignée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Prête ? Sélène regarda le blanc derrière la vitre.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Il ouvrit.</p>
      <p>La chambre blanche n&rsquo;était pas une chambre. C&rsquo;était un théâtre sans spectateurs. Au centre, un fauteuil médical incliné, sangles ouvertes. Autour , des écrans éteints, des étagères de dossiers, des flacons, des casques audio, des lampes circulaires. Sur un mur , des dizaines de photos. Certaines barrées. Certaines annotées. Certaines reliées par des fils blancs. Des visages. Irina. Isolde. Claire. Adrien. Eden enfant. Sélène enfant. Noé. Maëlys. Éliane Voss. Marius Lenoir . Marianne Delcourt. Valère. Dante. Althéa, au centre. Pas en victime. En architecte. Sélène avança vers le mur . Sous chaque visage, un mot. Irina : rupture . Claire : fuite . Adrien : culpabilité . Eden : morsure . Sélène : voix . Noé : rythme . Maëlys : ancrage . Isolde : prototype . Prototype. Le mot était plus violent que toutes les menaces. Eden le vit. Son visage se ferma d&rsquo;une manière presque dangereusement calme. Sélène posa une main sur le dossier le plus proche. ISOLDE VEYR &mdash; Programme Lys initial &mdash; Effacement nominal / reconstruction narrative. Elle ouvrit. Photos d&rsquo;enfant. Rapports. Évaluations. Tests de réponse au nom. Séances avec Althéa. Séances avec Lenoir . Séances non signées. Un document intitulé : Objectif : permettre à A.V. de conserver un héritier fonctionnel tout en neutralisant les risques liés à la double lignée. Sélène lut la phrase deux fois.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Double lignée ? Eden regardait un autre document. Sa main tremblait de nouveau.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Isolde n&rsquo;était pas seulement la sœur d&rsquo;Irina.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Quoi ? Il lui tendit la feuille. Acte de naissance. Deux enfants : Irina et Isolde. Mère : Althéa Veyr . Père déclaré : August Veyr . Père biologique ajouté dans une note médicale confidentielle : Adrien Moreau . Le monde s&rsquo;arrêta.</p>
    ` },
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      <p>Sélène ne comprit pas. Puis elle comprit trop. Adrien. Son père. Le père biologique d&rsquo;Isolde. Pas d&rsquo;Irina ? Ou si ? Elle chercha la ligne. Isolde uniquement. Une seule des jumelles. Impossible. Rare. Mais possible. Ou falsifié. Dans ce monde, même la biologie avait peut-être été utilisée comme arme. Eden recula.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Non. Sélène ne sut pas si le mot venait de lui ou d&rsquo;elle. Adrien Moreau n&rsquo;avait pas seulement servi la famille Veyr . Il était lié à elle par un secret de sang. Isolde était la sœur d&rsquo;Eden par sa mère. Et peut-être la demi-sœur de Sélène par son père. Le chapitre devint impossible à respirer .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est faux, dit Eden.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Peut-être.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; C&rsquo;est faux. Sélène voulait dire oui. Elle voulait lui donner cette certitude. Elle ne pouvait pas. Pas dans une salle où les faux rapports avaient tué des vies entières.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On ne sait pas, dit-elle. Il la regarda. Il y avait dans ses yeux quelque chose qui demandait presque une trahison charitable. Mens-moi. Dis que non. Choisis-moi contre le papier . Elle ne le fit pas. Parce qu&rsquo;ils avaient déjà assez souffert des gens qui mentaient pour rendre la vérité supportable.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On vérifie, dit-elle. On ne croit pas. On ne rejette pas. On vérifie. Eden ferma les yeux. Très fort. Puis hocha la tête. Un bruit retentit derrière eux. La porte vitrée venait de se refermer .</p>
      <p>Sur un écran, une lumière s&rsquo;alluma. Valère apparut. Pas en direct ? Impossible à savoir . Costume clair . Sourire doux.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez trouvé la partie la plus vulgaire de l&rsquo;histoire, dit-il. Le sang. Les gens adorent croire que le sang explique tout. C&rsquo;est tellement reposant. Eden leva son arme.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ouvrez la porte.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous voyez ? Morsure. Toujours. Sélène s&rsquo;approcha de l&rsquo;écran.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Qu&rsquo;est-ce que vous voulez ? Valère sourit.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Que vous compreniez pourquoi Althéa ne pouvait pas laisser Isolde exister . Une Veyr avec du sang Moreau. Une fille née d&rsquo;une trahison, d&rsquo;un arrangement, d&rsquo;une nuit ou d&rsquo;un protocole médical, selon la version qu&rsquo;on préfère vendre. Irina était héritière. Isolde était preuve.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Preuve de quoi ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Que les familles qui se prétendent dynasties ne sont souvent que des accidents mieux habillés. Sélène sentit la nausée.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Adrien savait ?</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ah. Voilà la bonne question. Valère pencha la tête.</p>
    ` },
  { kind: "body", html: `
      <p class="dialogue">&mdash; Irina vous a pleurée, dit Sélène. Eden vous a pleurée sans savoir . Claire vous a cachée dans son cahier . Même si tout le reste est sale, ça, ce n&rsquo;est pas à eux. Isolde ferma les yeux. Althéa approcha sa bouche de son oreille. On ne l&rsquo;entendit pas. Mais Isolde se raidit. Eden frappa la vitre du plat de la main.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne lui parle pas. Althéa sourit. Isolde ouvrit les yeux. Puis, très lentement, retira l&rsquo;épingle de figuier qu&rsquo;elle avait gardée serrée dans sa paume. Elle la planta dans la main d&rsquo;Althéa. Pas profondément. Assez pour faire mal. Assez pour faire saigner .</p>
      <p>Althéa recula, surprise plus que blessée. Isolde prit le badge accroché à sa veste. Le passa contre le lecteur de la vitre. La porte de la salle blanche se déverrouilla.</p>
      <p>Eden ouvrit. Trop vite. Puis s&rsquo;arrêta avant de franchir entièrement. Isolde était là. À deux mètres. Libre de reculer . Libre d&rsquo;avancer . Libre de ne pas savoir . Il s&rsquo;agenouilla. Encore.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne vais pas vous prendre, dit-il. Isolde regarda sa main blessée, puis la sienne, puis Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je veux sortir de la chambre blanche. Sélène hocha la tête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors on sort. Au-dessus, l&rsquo;alarme changea de ton. Plus forte. Plus urgente. Livia cria dans l&rsquo;oreillette enfin revenue :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Mouvement extérieur ! Le conteneur Lys est dans l&rsquo;aile est. Je répète : le conteneur est ici. Et il est en train d&rsquo;être chargé. Althéa, la main en sang, retrouva son sourire.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez sauvé un nom, dit-elle. Combien de corps êtes-vous prêts à perdre pour lui ? Sélène regarda Eden. Puis Isolde. Puis l&rsquo;escalier . Le choix était là. Isolde ou le conteneur . Un visage ou une foule. La vieille méthode. Sauver une personne en en trahissant une autre. Cette fois, Sélène répondit avant la peur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On ne choisit pas comme ça. Elle prit la main d&rsquo;Isolde. Isolde ne la retira pas. Eden se plaça à gauche. Pas devant. À gauche. Et ensemble, ils coururent vers l&rsquo;aile est.</p>
      <p>Le Lys venait de cesser d&rsquo;être un parfum. Il était une cargaison de vivants. Et il partait.</p>
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      <p class="dialogue">&mdash; Irina vous a pleurée, dit Sélène. Eden vous a pleurée sans savoir . Claire vous a cachée dans son cahier . Même si tout le reste est sale, ça, ce n&rsquo;est pas à eux. Isolde ferma les yeux. Althéa approcha sa bouche de son oreille. On ne l&rsquo;entendit pas. Mais Isolde se raidit. Eden frappa la vitre du plat de la main.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Ne lui parle pas. Althéa sourit. Isolde ouvrit les yeux. Puis, très lentement, retira l&rsquo;épingle de figuier qu&rsquo;elle avait gardée serrée dans sa paume. Elle la planta dans la main d&rsquo;Althéa. Pas profondément. Assez pour faire mal. Assez pour faire saigner .</p>
      <p>Althéa recula, surprise plus que blessée. Isolde prit le badge accroché à sa veste. Le passa contre le lecteur de la vitre. La porte de la salle blanche se déverrouilla.</p>
      <p>Eden ouvrit. Trop vite. Puis s&rsquo;arrêta avant de franchir entièrement. Isolde était là. À deux mètres. Libre de reculer . Libre d&rsquo;avancer . Libre de ne pas savoir . Il s&rsquo;agenouilla. Encore.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je ne vais pas vous prendre, dit-il. Isolde regarda sa main blessée, puis la sienne, puis Sélène.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Je veux sortir de la chambre blanche. Sélène hocha la tête.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Alors on sort. Au-dessus, l&rsquo;alarme changea de ton. Plus forte. Plus urgente. Livia cria dans l&rsquo;oreillette enfin revenue :</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Mouvement extérieur ! Le conteneur Lys est dans l&rsquo;aile est. Je répète : le conteneur est ici. Et il est en train d&rsquo;être chargé. Althéa, la main en sang, retrouva son sourire.</p>
      <p class="dialogue">&mdash; Vous avez sauvé un nom, dit-elle. Combien de corps êtes-vous prêts à perdre pour lui ? Sélène regarda Eden. Puis Isolde. Puis l&rsquo;escalier . Le choix était là. Isolde ou le conteneur . Un visage ou une foule. La vieille méthode. Sauver une personne en en trahissant une autre. Cette fois, Sélène répondit avant la peur .</p>
      <p class="dialogue">&mdash; On ne choisit pas comme ça. Elle prit la main d&rsquo;Isolde. Isolde ne la retira pas. Eden se plaça à gauche. Pas devant. À gauche. Et ensemble, ils coururent vers l&rsquo;aile est.</p>
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