﻿// pages-ch14.jsx, Chapitre XIV, La MÃ¨re de l'Architecte

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      <p class="dropcap no-indent">Elle commence le jeudi matin, Ã  six heures dix-neuf.</p>
      <p>Pas dans son appartement. Trop surveillÃ©. Elle prend, Ã  pied, l'autobus de nuit qui descend de la Joliette jusqu'Ã  la Plaine, change deux fois, et arrive Ã  sept heures vingt-deux devant le portail des Archives DÃ©partementales des Bouches-du-RhÃ´ne, dans une rue grise du XIIáµ‰ arrondissement de Marseille.</p>
      <p>Le bÃ¢timent ouvre Ã  huit heures.</p>
      <p>Sasha s'assied sur un banc en pierre, face au portail, et boit un cafÃ© tiÃ¨de achetÃ© dans un kiosque algÃ©rien. Le mistral, ce matin, est dur. Elle a fait, dans son tÃ©lÃ©phone propre, une seule recherche. Une seule. <em>Mariana Vance, Marseille, annÃ©es 2000</em>. Aucune occurrence indexÃ©e. C'est, en soi, dÃ©jÃ  une rÃ©ponse : quelqu'un, Ã  un moment, a payÃ© cher pour qu'aucun moteur de recherche ne renvoie ces trois mots ensemble.</p>
      <p>Quelqu'un qui s'appelle, sans doute, Julian Vance.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ huit heures pile, elle entre. Elle remplit, en faux nom, une fiche d'accÃ¨s. Elle dit qu'elle prÃ©pare un mÃ©moire sur la presse locale entre 2001 et 2004. Elle paie, en liquide, un droit de consultation des microfilms. L'archiviste, une femme aux cheveux gris attachÃ©s en chignon, hoche la tÃªte sans poser de question.</p>
      <p>Sasha s'installe au troisiÃ¨me box, dans la salle des microfilms du sous-sol. Elle commande, sur fiche papier, les bobines de quatre journaux locaux pour les annÃ©es 2002 et 2003.</p>
      <p>Elle commence Ã  dÃ©rouler.</p>
      <p>Le bruit du microfilm est Ã©trangement organique, un sifflement Ã  peine audible, comme une page qui se tourne dans une bibliothÃ¨que que personne ne consulte. Elle remonte le temps, ligne aprÃ¨s ligne, jour aprÃ¨s jour, dans la presse locale de Marseille de l'annÃ©e oÃ¹ Julian avait quatorze ans.</p>
      <p>Au bout de quarante-deux minutes, elle trouve la premiÃ¨re mention.</p>
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      <p class="no-indent">Mai 2003. Page treize de <em>La Provence</em>. EncadrÃ© bas, en quatre lignes. <em>Â« Une femme retrouvÃ©e morte dans la nuit dans son appartement du quartier du Roucas-Blanc. IdentitÃ© non communiquÃ©e. L'enquÃªte est confiÃ©e Ã  la PJ. Aucune piste exclue. Â»</em></p>
      <p>Elle continue. Trois jours plus tard, dans <em>Le MÃ©ridional</em>, six lignes supplÃ©mentaires. <em>Â« La victime du Roucas-Blanc a Ã©tÃ© identifiÃ©e. Il s'agit de Mariana Vance, 33 ans, restauratrice d'art italo-suisse, mÃ¨re d'un enfant. Une piste mafieuse est Ã©voquÃ©e. La famille refuse tout commentaire. Â»</em></p>
      <p>Sasha note. Pas dans son agenda. Sur du papier non datÃ©, qu'elle brÃ»lera. Elle continue.</p>
      <p>Vingt-deux jours plus tard, dans <em>La Marseillaise</em>, un entrefilet plus prÃ©cis. La victime a Ã©tÃ© retrouvÃ©e par une voisine. La porte de l'appartement n'avait pas Ã©tÃ© forcÃ©e. L'autopsie, citÃ©e Ã  demi-mot, parle d'<em>asphyxie manuelle</em>. Pas de viol. Pas de vol. Le fils de la victime, mineur, est confiÃ© Ã  un tuteur familial dont le nom n'est pas mentionnÃ©.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha relit la phrase. <em>Asphyxie manuelle.</em></p>
      <p>Elle pose les mains Ã  plat sur la console en mÃ©laminÃ©. Elle ferme les yeux.</p>
      <p>Une femme de trente-trois ans, dans son propre appartement, Ã©tranglÃ©e Ã  mains nues, sans effraction, sans cri entendu par les voisins. Quelqu'un qu'elle connaissait. Quelqu'un qu'elle a laissÃ© entrer. Quelqu'un qui a eu le temps de tenir son cou pendant les trois ou quatre minutes que prend une strangulation manuelle complÃ¨te.</p>
      <p>Et un enfant de quatorze ans qui, ce soir-lÃ , est rentrÃ© du lycÃ©e et a trouvÃ© sa mÃ¨re dans son salon.</p>
      <p>Sasha sait, Ã  prÃ©sent, oÃ¹ Julian Vance a appris Ã  respirer plus lentement que les autres. Elle sait oÃ¹ il a pris l'habitude de poser une paume Ã  plat sur une gorge sans serrer. Elle sait oÃ¹ il a, surtout, pris l'idÃ©e que la respiration est la seule chose qui sÃ©pare un humain de la piÃ¨ce qui veut l'avaler.</p>
      <p>Elle sait, en quelques minutes de microfilm, plus de choses sur lui qu'elle n'en a appris en trois semaines de proximitÃ© quotidienne.</p>
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      <p class="no-indent">Elle continue.</p>
      <p>Octobre 2003. Cinq mois plus tard. Dans un dossier du fonds judiciaire, qu'elle a obtenu sur dÃ©rogation grÃ¢ce Ã  une vieille carte de presse expirÃ©e qu'elle avait, par sÃ©curitÃ©, gardÃ©e dans sa poche, elle trouve l'instruction. Le juge a clos l'affaire en non-lieu, faute de preuves. Aucun suspect n'a Ã©tÃ© interrogÃ© sous mandat. Une seule audition, Ã  la demande du parquet, d'un certain Raffaele Marziale, 47 ans, prÃ©sentÃ© comme un Â« relations d'affaires Â» de la famille Vance. Marziale a dÃ©clarÃ© qu'il avait dÃ®nÃ© avec la victime trois soirs avant le drame. Il a Ã©tÃ© remerciÃ© et n'a jamais Ã©tÃ© convoquÃ© de nouveau.</p>
      <p>Don Marziale. Raffaele. Le pÃ¨re de Renata. Le grand-pÃ¨re lÃ©gal de Tomasso. L'homme qui, vingt-trois ans plus tard, vit dans un compound de neuf hectares au-dessus de Palerme, sous la protection de cent quarante-quatre hommes armÃ©s.</p>
      <p>L'homme qui a probablement, ce soir d'octobre 2003, tenu la gorge de Mariana Vance pendant trois minutes vingt-deux secondes.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha se lÃ¨ve. Elle range les bobines. Elle remercie l'archiviste. Elle sort. Le mistral, dans la rue, est plus violent qu'Ã  l'aller. Elle marche jusqu'Ã  la station d'autobus, prend le 32, descend deux arrÃªts plus tard, marche de nouveau, monte dans un 21, descend Ã  la Plaine, et marche enfin jusqu'Ã  un cafÃ© qu'elle n'a jamais frÃ©quentÃ©.</p>
      <p>Elle commande un thÃ©. Earl Grey. Sans sucre.</p>
      <p>Elle reste assise, Ã  la table prÃ¨s de la baie, pendant quarante-deux minutes, sans le boire.</p>
      <p>Elle rÃ©flÃ©chit.</p>
      <p>Le braquage des vingt-deux minutes, prÃ©sentÃ© par Julian comme un effacement chirurgical de la Cosca, est une vendetta. Pas une stratÃ©gie. Pas une rationalisation Ã©conomique. Une vengeance pour une mÃ¨re Ã©tranglÃ©e vingt-trois ans plus tÃ´t sur le sol d'un appartement marseillais que Julian, Ã  quatorze ans, est rentrÃ© dÃ©couvrir.</p>
      <p>Toute la cage qu'il a construite autour d'elle, Ã  elle, repose sur cela. Le marbre noir. Le silence calibrÃ©. La paume sur la gorge qui ne serre jamais. Le Bai Mu Dan qu'on prÃ©pare pour quelqu'un qu'on veut faire durer longtemps. Tout, dans l'Å“uvre de Julian Vance, est une rÃ©plique architecturale du dernier crime que sa mÃ¨re a subi.</p>
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      <p class="no-indent">Et Sasha, en l'aidant Ã  effacer la Cosca, n'est pas en train d'aider un stratÃ¨ge.</p>
      <p>Elle est en train d'aider un enfant de quatorze ans Ã  pleurer enfin.</p>
      <p>Ã€ midi onze, son tÃ©lÃ©phone propre vibre une seule fois.</p>
      <p>Renata Marziale. Pas de mot. Une seule photo, prise Ã  distance, de Sasha en train de sortir, deux heures plus tÃ´t, du portail des Archives DÃ©partementales.</p>
      <p>Pas de menace Ã©crite. Pas de question. Juste la photo, comme un constat.</p>
      <p>Sasha pose le tÃ©lÃ©phone Ã  plat sur la table. Elle ne rÃ©pond pas. Elle reste, longtemps, Ã  fixer le thÃ© qui ne fume plus. Elle pleure une fois, briÃ¨vement, sans tourner le visage. Les larmes coulent Ã  l'oblique sur la nappe en papier et y sont absorbÃ©es comme l'huile dans un bois sec.</p>
      <p>Quand elle se lÃ¨ve, Ã  treize heures sept, elle a pris une dÃ©cision. Elle ne dira rien Ã  Julian. Pas encore. Pas avant Palerme. Elle gardera, pour elle, la mÃ¨re assassinÃ©e, la cicatrice du poignet, la paume calibrÃ©e. Elle gardera, pour elle, surtout, la chose dont elle vient de comprendre la forme exacte.</p>
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      <p class="no-indent">Julian ne l'aime pas. Julian ne sait pas ce que c'est qu'aimer. Il sait deux choses : il sait reconstruire, par avance, autour d'une femme, la piÃ¨ce dans laquelle sa mÃ¨re est morte ; et il sait y entrer doucement, calibrÃ©, lent, en respirant pour deux, pour ne plus jamais avoir Ã  arriver trop tard.</p>
      <p>Elle est, Ã  la lettre, la rÃ©surrection chronique d'un crime qu'il n'a pas pu empÃªcher.</p>
      <p>Ce qu'elle ressent, en marchant sous le mistral jusqu'Ã  la tour Apex, n'est pas du dÃ©goÃ»t. Ce n'est pas de la pitiÃ© non plus. C'est quelque chose de plus mauvais, et de beaucoup plus utile pour ce qui va suivre : c'est la premiÃ¨re fois qu'elle se sent plus forte que lui.</p>
      <p>Ã€ dix-neuf heures pile, ce soir-lÃ , elle monte au cinquante-quatriÃ¨me Ã©tage. Elle pose son sac, ses chaussures, sa veste. Elle descend la marche. Elle s'assied Ã  cÃ´tÃ© de lui sur le lit en lin gris perle. Elle ne lui dit pas qu'elle est allÃ©e aux Archives. Elle ne lui dit pas qu'elle a lu l'instruction. Elle ne lui dit pas qu'elle sait pour Mariana.</p>
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      <p class="no-indent">Elle prend, Ã  la place, la main droite de Julian. Elle la tient Ã  plat, entre ses deux paumes Ã  elle, pendant quatre minutes.</p>
      <p>Il ne dit rien. Il la laisse faire. La main, entre ses deux paumes, est plus froide que la sienne. Sasha, lentement, la rÃ©chauffe. Quatre temps. Six temps. Elle respire, cette fois, pour deux. Et c'est, pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle est entrÃ©e dans cette tour, Ã  la mÃªme vitesse que celui qui l'a piÃ©gÃ©e.</p>
      <p>Quand elle relÃ¢che la main, Ã  la quatriÃ¨me minute, Julian la regarde.</p>
      <p>â€” Pourquoi, dit-il trÃ¨s bas.</p>
      <p>â€” Pour rien, ment Sasha. Pour rien de particulier.</p>
      <p>Il hoche la tÃªte une fois. Il sait qu'elle ment. Mais il ne sait pas, Ã  cet instant, qu'elle ne ment pas pour le piÃ©ger.</p>
      <p>Elle ment, ce soir, pour ne pas pleurer un enfant qu'elle n'a jamais connu, sur les genoux d'un homme qui ne saurait pas, encore, recevoir cette tendresse.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre XIV. Fin de l'Acte II. â€”</p>
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