﻿// pages-ch13.jsx, Chapitre XIII, La Cosca

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      <p class="dropcap no-indent">Il l'emmÃ¨ne au sous-sol sept un mercredi soir.</p>
      <p>Aucun mail. Aucune prÃ©paration. Sasha, depuis le Chapitre XII, vit dans une routine qui n'en est plus une : elle monte au cinquante-quatre Ã  dix-neuf heures, elle redescend Ã  zÃ©ro heures vingt-deux, et entre les deux, il lui apprend des choses qui n'existent dans aucun manuel. Comment respirer avec la cage thoracique haute. Comment lire un visage en six secondes. Comment, surtout, ne plus avoir peur du silence d'une piÃ¨ce immense.</p>
      <p>Le mercredi soir, Ã  dix-neuf heures pile, l'ascenseur express ne s'arrÃªte pas au cinquante-quatre. Il descend. Pas le sous-sol deux, comme la derniÃ¨re fois. Plus bas. Sous-sol sept. Un niveau qui, sur le plan officiel de la tour, est un coffrage technique de stabilitÃ© antisismique.</p>
      <p>Les portes s'ouvrent sur une coursive en bÃ©ton noir, polie comme un miroir. Au bout, Ã  vingt-deux mÃ¨tres, une seule porte. En acier brossÃ©. Pas de poignÃ©e. Au mur, Ã  droite, un seul scanner. Pas biomÃ©trique. RÃ©tinien.</p>
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      <p class="no-indent">Julian s'avance. Il pose le menton sur l'appui, l'Å“il droit contre la lentille. La porte cÃ¨de en silence.</p>
      <p>Il entre. Il tient la porte d'une main pour Sasha. Elle passe.</p>
      <p>Ã€ l'intÃ©rieur, c'est une piÃ¨ce ronde, douze mÃ¨tres de diamÃ¨tre, sept mÃ¨tres de plafond. Aucune fenÃªtre. Aucun Ã©cran. Aucun meuble. Au centre, posÃ©e Ã  plat sur le sol, une seule chose : une vitrine d'acier et de verre, en forme de prisme rectangulaire, hauteur d'homme, Ã  l'intÃ©rieur de laquelle est suspendu, en lÃ©vitation magnÃ©tique apparente, un tableau.</p>
      <p>Pas un tableau ordinaire.</p>
      <p>Saint SÃ©bastien. Pas en martyr. En convalescent. SoignÃ© par sainte IrÃ¨ne, qui retire de sa cuisse une flÃ¨che que personne, dans l'iconographie classique, n'avait peinte aussi exactement.</p>
      <p>Caravage. 1606. <em>Saint SÃ©bastien soignÃ© par IrÃ¨ne</em>. DÃ©tournÃ© de l'Ã©glise San Tomaso de Naples en 1969, propriÃ©tÃ©, depuis cinquante-sept ans, de la Cosca Marziale.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha s'arrÃªte Ã  un mÃ¨tre de la vitrine.</p>
      <p>Elle ne le touche pas. Elle ne s'approche pas. Elle reste Ã  un mÃ¨tre, et elle regarde. Trois minutes. Six minutes. Onze minutes. Julian, derriÃ¨re elle, ne dit rien. Il attend.</p>
      <p>Ã€ la onziÃ¨me minute, elle parle. Ã€ voix trÃ¨s basse.</p>
      <p>â€” C'est un faux.</p>
      <p>Julian ne tique pas.</p>
      <p>â€” Tu en es sÃ»re.</p>
      <p>â€” Je suis sÃ»re. Le rouge de la blessure est trop chaud d'un demi-degrÃ© sur la roue chromatique. Caravage ne mettait jamais ce rouge-lÃ  sur les corps qui survivaient. Il le gardait pour les corps qui mouraient. Cette flÃ¨che, dans cette cuisse, est peinte par quelqu'un qui n'a pas compris que SÃ©bastien, dans cette scÃ¨ne, va vivre.</p>
      <p>â€” Continue.</p>
      <p>â€” Le pli du drap de sainte IrÃ¨ne, sur l'avant-bras gauche, est trop maniÃ©rÃ©. Caravage ne maniÃ©rait pas le linge. Il le posait. Celui qui a peint Ã§a a, dans la main, un goÃ»t pour la dÃ©coration qui n'appartient pas au XVIIáµ‰. Il appartient, je dirais, au XXIáµ‰.</p>
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      <p class="no-indent">Julian, derriÃ¨re elle, garde le silence pendant vingt secondes.</p>
      <p>â€” Tu sais qui l'a peint, dit-il enfin.</p>
      <p>â€” Oui.</p>
      <p>â€” Dis-le.</p>
      <p>â€” Moi. Ã€ vingt-deux ans. Pour pleurer mon pÃ¨re.</p>
      <p>Elle ne se retourne pas. Elle ne baisse pas la tÃªte. Elle reste Ã  un mÃ¨tre de la vitrine, Ã  fixer la flÃ¨che dans la cuisse, et c'est la premiÃ¨re fois depuis douze ans qu'elle prononce, Ã  voix haute, devant un autre Ãªtre humain, le mot <em>moi</em> Ã  propos de ce tableau.</p>
      <p>Julian s'approche. Il vient se poster Ã  cÃ´tÃ© d'elle, sur sa droite. Il ne la touche pas. Il regarde, lui aussi, le tableau.</p>
      <p>â€” Tu l'as vendu, Ã  vingt-deux ans, dit-il, Ã  un intermÃ©diaire qui se faisait appeler Coletti.</p>
      <p>â€” Oui.</p>
      <p>â€” Coletti travaillait pour moi.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha ne bouge pas.</p>
      <p>â€” Je savais que c'Ã©tait un faux, continue Julian, calmement, Ã  voix trÃ¨s basse. J'ai payÃ© le prix d'un vrai. Pas par charitÃ©. Par intÃ©rÃªt. J'avais besoin que ce faux entre, Ã  ce prix, dans l'inventaire d'un intermÃ©diaire de la Cosca. Coletti l'a vendu deux ans plus tard Ã  un certain Falconetti, qui l'a vendu Ã  Don Marziale, qui depuis huit ans s'en sert comme collatÃ©ral dans ses dettes les plus profondes. Aujourd'hui, dans tout le bassin mÃ©diterranÃ©en, ce tableau garantit dix-sept milliards de dollars d'engagements bancaires.</p>
      <p>â€” Et tu l'as rÃ©cupÃ©rÃ©.</p>
      <p>â€” Il y a six semaines. Par Ã©change contre un Caravage authentique que personne, sauf moi, ne sait avoir possÃ©dÃ©.</p>
      <p>Sasha respire. Quatre temps. Six temps. Le rythme tient.</p>
      <p>â€” Pourquoi tu me le montres.</p>
      <p>â€” Parce que dans onze jours, dit Julian, je vais demander Ã  la Cosca de produire publiquement ce tableau pour authentification. Don Marziale va envoyer chez le commissaire-priseur ce qu'il croit Ãªtre son vrai. Le commissaire-priseur, qui est sur ma paie depuis quatre ans, va dÃ©clarer le tableau faux. Ã€ cet instant, dix-sept milliards de dollars d'engagements bancaires de la Cosca s'effondrent en quatre-vingt-dix minutes.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha ferme les yeux.</p>
      <p>Le plan est plus propre qu'elle ne l'avait imaginÃ©. Plus chirurgical. Plus dÃ©vastateur. Il n'y a pas de braquage. Il n'y a pas de coup de feu. Il y a une seule confÃ©rence de presse, Ã  Londres, dans une salle de Sotheby's, Ã  l'issue de laquelle un seul mot, prononcÃ© par un expert : <em>faux</em>, fait tomber un empire.</p>
      <p>â€” Et le braquage des vingt-deux minutes, dit-elle en rouvrant les yeux.</p>
      <p>Julian sourit. Pour la premiÃ¨re fois, vraiment. Un sourire bref, oblique, qui n'atteint pas les yeux.</p>
      <p>â€” Le braquage des vingt-deux minutes, c'est la couverture. C'est ce que tu vas, toi, faire pendant que le faux se rÃ©vÃ¨le Ã  Londres. Pendant que Don Marziale est occupÃ© Ã  comprendre qu'on lui a volÃ© dix-sept milliards Ã  l'autre bout de l'Europe, son compound Ã  Palerme est vide. Vingt-deux minutes pour entrer, extraire le Livre Noir, la clÃ© crypto, et sortir.</p>
      <p>â€” Et que devient le faux Caravage.</p>
      <p>â€” Il reste ici, dit-il. Avec toi. Comme tÃ©moin. Et comme prix.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Quel prix.</p>
      <p>â€” Le tien. Si l'opÃ©ration rÃ©ussit, ce tableau, que tu as peint Ã  vingt-deux ans dans la solitude la plus brutale d'une vie, devient lÃ©galement le tien. Avec un acte de propriÃ©tÃ© signÃ© par moi devant trois notaires europÃ©ens. Il sera l'unique Å“uvre, dans l'histoire de l'art, dont le faussaire a fini par devenir propriÃ©taire enregistrÃ©.</p>
      <p>Sasha reste, Ã  un mÃ¨tre de la vitrine, sans bouger. Le tableau, Ã  l'intÃ©rieur, ne change pas. Le sang trop chaud. Le pli trop maniÃ©rÃ©. La signature qu'elle a appris Ã  porter en marge intÃ©rieure d'un agenda en cuir noir.</p>
      <p>â€” Je n'ai pas peint cela pour gagner quelque chose, dit-elle.</p>
      <p>â€” Je sais.</p>
      <p>â€” J'ai peint cela parce que mon pÃ¨re venait d'Ãªtre Ã©gorgÃ© par un huissier qui n'en Ã©tait pas un, et que je ne savais pas comment me lever le matin sans le retourner sous mes propres doigts.</p>
      <p>â€” Je sais.</p>
      <p>â€” Et pourtant tu me le rends comme un trophÃ©e.</p>
      <p>â€” Je ne te le rends pas. Je te le dois. Depuis que je l'ai compris, je te le dois. Tu vas le rÃ©cupÃ©rer. Mais avant, tu vas m'aider Ã  brÃ»ler ceux qui ont rendu sa fabrication nÃ©cessaire.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha lÃ¨ve la main droite. Elle pose la paume, Ã  plat, contre la vitrine en verre. Sous la paume, le verre est froid. Le tableau, Ã  l'intÃ©rieur, est Ã  quatre centimÃ¨tres de sa peau. Quatre centimÃ¨tres entre une femme de vingt-neuf ans et la version d'elle-mÃªme qu'elle avait laissÃ©e Ã  vingt-deux.</p>
      <p>Elle reste comme cela pendant onze secondes.</p>
      <p>Puis elle retire la main. Elle se tourne enfin vers Julian. Il est plus pÃ¢le que tout Ã  l'heure. Il sait, lui aussi, ce qu'il vient de lui offrir.</p>
      <p>â€” J'accepte, dit-elle.</p>
      <p>â€” Tu ne sais pas encore tout.</p>
      <p>â€” Dis-moi le reste.</p>
      <p>â€” Le braquage de Palerme se passe pendant la Festa di San Salvatore. Le compound est ouvert. Le Don, sa famille, ses lieutenants sont rassemblÃ©s dans la salle des fÃªtes au sous-sol. Il y a, dans cette famille, une femme dont je n'ai pas encore prononcÃ© le nom devant toi.</p>
      <p>â€” Renata.</p>
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      <p class="no-indent">Julian s'immobilise.</p>
      <p>â€” Tu connais son prÃ©nom.</p>
      <p>â€” Je connais bien plus que son prÃ©nom.</p>
      <p>â€” Depuis quand.</p>
      <p>â€” Depuis le jour oÃ¹ elle s'est arrangÃ©e pour que je passe Ã  cÃ´tÃ© d'elle sur le quai de Rive Neuve.</p>
      <p>Julian ne dit rien pendant six secondes. C'est, Ã  prÃ©sent, beaucoup pour lui.</p>
      <p>â€” Bien, dit-il enfin. C'est exactement ce que je craignais. Et c'est exactement ce que tu vas m'aider Ã  rÃ©gler. Renata est, dans ce plan, le seul Ã©lÃ©ment que je ne maÃ®trise pas. Toi, Ã  la limite, je peux te dÃ©placer. Elle, non. Elle est, dans le compound, ce que je suis dans cette tour : intouchable.</p>
      <p>â€” Tu veux que je la neutralise.</p>
      <p>â€” Je veux que tu me la confies. Pas physiquement. Ã‰motionnellement. Le jour du braquage, tu acceptes son offre. Tu disparais avec elle. Tu lui fais croire que tu choisis sa cage. Le temps qu'elle s'aperÃ§oive du contraire, le compound sera vide.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha s'aperÃ§oit, Ã  cet instant, que Julian a pensÃ© Ã  elle plus longtemps qu'elle ne l'a jamais pensÃ© elle-mÃªme.</p>
      <p>Il lui demande, calmement, de trahir une femme qui lui a effleurÃ© le poignet dans un bar du Vieux-Port avec quatre lignes en italien sur une carte crÃ¨me. De trahir une femme qui sait, depuis ses vingt-deux ans, qu'elle a peint le Saint SÃ©bastien. De trahir, surtout, une femme qui a, semble-t-il, Ã©tÃ© la seule Ã  lui offrir une porte de sortie qui ne soit pas empoisonnÃ©e.</p>
      <p>Elle ferme les yeux pendant quatre secondes.</p>
      <p>Elle dit, en rouvrant les yeux :</p>
      <p>â€” Je le ferai.</p>
      <p>Julian ne sourit pas. Il hoche la tÃªte une fois.</p>
      <p>â€” Bonne fille.</p>
      <p>Le mot, dans cette piÃ¨ce sans fenÃªtre, Ã  sept Ã©tages sous le port de Marseille, Ã  un mÃ¨tre d'un tableau qu'elle a peint dans le sang il y a sept ans, ne produit pas, cette fois, la chaleur rÃ©flexe des fois prÃ©cÃ©dentes. Il produit, Ã  la place, une fatigue trÃ¨s ancienne, plus vieille qu'elle.</p>
      <p>Elle s'aperÃ§oit qu'elle vient, sans le dire, de mentir.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre XIII â€”</p>
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