﻿// pages-ch12.jsx, Chapitre XII, La RÃ©compense Toxique

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      <p class="dropcap no-indent">Ã€ dix-neuf heures pile, le lendemain, elle monte.</p>
      <p>Pas avec l'ascenseur principal. Avec l'express privÃ© qu'elle a appris, depuis hier soir, Ã  appeler par son vrai nom : la cabine ouest. Sasha pose le pouce sur le scanner. La cabine attend. Elle dit, Ã  voix haute :</p>
      <p>â€” Cinquante-quatre.</p>
      <p>La voix synthÃ©tique rÃ©pond, pour la premiÃ¨re fois, sans poser de question.</p>
      <p>â€” Cinquante-quatre.</p>
      <p>La cabine monte. La numÃ©rotation, Ã  mesure que les Ã©tages dÃ©filent, s'arrÃªte au cinquante-deuxiÃ¨me et passe directement Ã  un panneau noir sans chiffre. Deux Ã©tages, intercalÃ©s au sommet de la tour Apex, qui n'apparaissent dans aucun plan officiel. Sasha le sait : elle a, en deux semaines, auditÃ© quatre permis de construire, et le cinquante-quatre est partout absent.</p>
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      <p class="no-indent">Les portes s'ouvrent directement sur un vestibule en marbre noir poli. Six mÃ¨tres sur trois. Aucun meuble. Un seul tableau, accrochÃ© de biais sur la paroi droite : une Ã©tude de Bacon, encadrÃ©e Ã  l'italienne, qui regarde Sasha avec une intensitÃ© que les humains, en gÃ©nÃ©ral, ne se permettent pas.</p>
      <p>Au fond du vestibule, une porte. En mÃ©tal sombre, sans poignÃ©e, sans marque. Au moment exact oÃ¹ Sasha s'en approche, la porte glisse, sans bruit, comme une lÃ¨vre qui s'Ã©carte.</p>
      <p>Julian se tient au seuil.</p>
      <p>Il n'est plus en costume. Il porte une chemise en lin noir, manches roulÃ©es jusqu'aux coudes, et un pantalon en laine fine du mÃªme noir. Pas de cravate. Pas de montre. Pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle l'a rencontrÃ©, ses avant-bras sont visibles. Et ce qu'elle voit, sur l'intÃ©rieur du poignet gauche, c'est une petite cicatrice de quatre centimÃ¨tres, parfaitement parallÃ¨le Ã  la veine, vieille de plus de vingt ans.</p>
      <p>Il la voit voir. Il ne la cache pas. Il laisse, pendant trois secondes, le regard de Sasha rester sur la cicatrice, puis il lui tend la main droite.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Entre.</p>
      <p>Elle entre. Elle ne prend pas sa main. Elle passe Ã  cÃ´tÃ©.</p>
      <p>Le penthouse est plus grand que l'appartement Vance Capital, et infiniment plus silencieux. Il occupe la totalitÃ© du cinquante-quatriÃ¨me, ouvert sur trois cÃ´tÃ©s de baies vitrÃ©es qui plongent Ã  pic sur le port. Pas de cuisine apparente. Pas de chambre apparente. Au centre, une seule piÃ¨ce, immense, en partie creusÃ©e plus bas que le sol d'entrÃ©e, comme un sanctuaire. Au fond de la piÃ¨ce creusÃ©e, un lit. Pas un lit conjugal : une plate-forme basse, large, recouverte de lin gris perle, posÃ©e Ã  mÃªme le sol en chÃªne fumÃ©.</p>
      <p>Sasha s'arrÃªte. Elle ne descend pas la marche.</p>
      <p>â€” Pose ton sac, dit Julian derriÃ¨re elle. Pose tes chaussures. Pose ta veste.</p>
      <p>â€” Pourquoi.</p>
      <p>â€” Parce que je veux savoir, Ã  la fin de la soirÃ©e, exactement quels objets tu as acceptÃ© de me laisser. Tu poseras chaque chose dans l'ordre oÃ¹ tu l'auras choisi. Personne ne t'oblige.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha pose son sac. Pas tout de suite. Elle attend onze secondes. Puis elle le pose, Ã  plat, Ã  un mÃ¨tre de la porte. Quatre centimÃ¨tres du mur.</p>
      <p>Elle retire ses chaussures. Elle les pose Ã  cÃ´tÃ© du sac.</p>
      <p>Elle hÃ©site, longtemps, sur la veste. Elle la retire. Elle la pose, pliÃ©e, par-dessus le sac.</p>
      <p>Julian referme la porte derriÃ¨re lui. Le verrou se rÃ©enclenche, sans claquement, avec un lÃ©ger soupir mÃ©canique.</p>
      <p>â€” Descends la marche, dit-il.</p>
      <p>Elle descend. Trente centimÃ¨tres de chÃªne fumÃ© sous la plante des pieds, en chaussettes de soie. La piÃ¨ce, Ã  ce niveau, est plus chaude qu'Ã  l'entrÃ©e. Une chaleur calibrÃ©e. Vingt-trois degrÃ©s. La VMC, ici, ne ronronne plus du tout. C'est, pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle est dans la tour Apex, le silence d'une piÃ¨ce qui ne respire que par ses habitants.</p>
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      <p class="no-indent">Julian descend aprÃ¨s elle. Il marche jusqu'au lit. Il s'y assied au bord, jambes pliÃ©es au sol, dos contre une paroi de marbre noir sur laquelle, Ã  six mÃ¨tres de hauteur, est gravÃ© en trÃ¨s petit, Ã  hauteur de tÃªte, un seul mot en italien : <em>basta</em>.</p>
      <p>Il lÃ¨ve les yeux sur elle.</p>
      <p>â€” Approche.</p>
      <p>Sasha avance. Quatre pas. Six. Huit. Elle s'arrÃªte Ã  un mÃ¨tre du lit. La position est exactement la mÃªme qu'au premier soir devant le marbre noir du bureau monumental.</p>
      <p>Sauf qu'aujourd'hui, ce n'est pas la table qui la sÃ©pare de lui. C'est, Ã  un mÃ¨tre, la limite trÃ¨s prÃ©cise de ce qu'elle est venue, ici, accepter de perdre.</p>
      <p>â€” Tu sais pourquoi tu es lÃ , dit-il.</p>
      <p>â€” Pour apprendre Ã  respirer chez toi.</p>
      <p>â€” Oui. Mais pas seulement. Tu es lÃ , ce soir, pour que je te dise des choses que tu n'as jamais entendues Ã  voix haute.</p>
      <p>â€” Quelles choses.</p>
      <p>â€” Approche d'un demi-mÃ¨tre.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha avance. Cinquante centimÃ¨tres. Ses genoux touchent presque ceux de Julian, qui sont pliÃ©s au sol.</p>
      <p>Il lÃ¨ve la main droite. Cette fois, il ne la pose pas sur sa gorge. Il pose la pulpe de quatre doigts, Ã  plat, sur le tibia de Sasha, par-dessus le pantalon de tailleur. La position est Ã©trange. Il ne caresse pas. Il <em>ancre</em>.</p>
      <p>Et il parle.</p>
      <p>â€” Tu as les Ã©paules trop droites pour quelqu'un qu'on a essayÃ© de casser Ã  dix-sept ans. Tu sais que je sais ce qui s'est passÃ© Ã  dix-sept ans. Tu sais que je sais ce qu'il y a sous ta clavicule droite. Tu sais que je l'ai vu sur trois rapports mÃ©dicaux que tu n'aurais pas dÃ» me laisser trouver. Et pourtant, tu te tiens, debout devant moi, comme si rien ne t'Ã©tait jamais arrivÃ©. C'est ce que je prÃ©fÃ¨re chez toi.</p>
      <p>Sasha ne dit rien. Sa respiration vient de gagner deux crans.</p>
      <p>â€” Tu Ã©cris en toscan dans les marges intÃ©rieures d'un agenda en cuir noir, continue-t-il, calmement. Tu Ã©cris en toscan parce qu'aucun algorithme de cette maison ne sait lire le toscan. Je le sais. Et je n'ai jamais lu ce que tu Ã©crivais.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Comment tu le sais alors.</p>
      <p>â€” Parce que la nuit, depuis cinq jours, mon assistante numÃ©rique me dit que ton appartement consomme plus d'Ã©nergie aprÃ¨s vingt-trois heures qu'avant. Tu travailles dans le noir. Tu Ã©cris Ã  la main dans une langue que personne ne te suit. C'est cela qui m'a fait revenir. Je suis revenu parce que je voulais voir, de mes yeux, la femme qui m'Ã©crit, en toscan, des choses que je ne lirai pas.</p>
      <p>Sasha ferme les yeux. La pulpe sur son tibia ne bouge pas.</p>
      <p>â€” Continue, dit-elle malgrÃ© elle.</p>
      <p>â€” Tu portes tes cheveux trop lisses quand tu veux que je sois troublÃ©, et tu les laisses libres quand tu sais que personne ne te regardera. C'est l'inverse de toutes les autres femmes qui sont passÃ©es dans cette tour. Tu te coiffes pour les autres, pas pour toi. Et tu ne sais probablement pas que je le sais.</p>
      <p>â€” Continue.</p>
      <p>â€” Tu pleures sans tourner le visage. Tu pleures par le cÃ´tÃ©. C'est plus intime que pleurer de face. Personne ne peut t'embrasser le front comme cela. C'est, Ã  mon avis, la seule dÃ©fense qu'il te reste depuis tes dix-sept ans, et je n'ai aucune intention de te la prendre.</p>
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      <p class="no-indent">Il monte la main, lentement, du tibia jusqu'au genou, puis du genou jusqu'Ã  la mi-cuisse, Ã  travers le tissu fin du pantalon. Il s'arrÃªte lÃ . La paume, ouverte, Ã  plat, sur la cuisse droite. Aucun mouvement de doigts. Aucun dÃ©placement. Juste la chaleur, Ã  travers le tissu.</p>
      <p>â€” Et tu es, dit-il trÃ¨s bas, la plus belle chose que j'aie autorisÃ©e Ã  entrer ici depuis treize ans. Pose ta main, Ã  plat, sur ma joue.</p>
      <p>Sasha lÃ¨ve la main droite. Elle pose la paume, Ã  plat, contre la joue gauche de Julian. Il ne s'est pas rasÃ© depuis le matin. La peau est plus chaude que sa propre paume. Sous la pulpe, un lÃ©ger frÃ©missement de mÃ¢choire, qu'elle perÃ§oit Ã  un dÃ©tail qu'elle ne saurait nommer.</p>
      <p>Il pose, alors, la deuxiÃ¨me main, gauche, sur l'arriÃ¨re de sa nuque Ã  elle. Il l'attire en avant. Pas vite. Comme on incline lentement une carafe. Le visage de Sasha descend, le visage de Julian monte. Ils s'arrÃªtent Ã  un demi-centimÃ¨tre l'un de l'autre.</p>
      <p>Il ne ferme pas la distance tout de suite.</p>
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      <p class="no-indent">Il respire, contre sa bouche, pendant onze secondes. Quatre temps. Six temps. Il l'oblige, par le seul rythme de l'air, Ã  s'aligner. Quand son propre souffle, Ã  elle, est devenu identique au sien, il avance enfin d'un demi-centimÃ¨tre, et l'embrasse.</p>
      <p>Pas tout de suite avec la langue. D'abord avec les lÃ¨vres seules. Une pression Ã©gale, lente, calibrÃ©e. Pendant cinq secondes. Puis dix. Puis quinze. Elle s'ouvre. Il prend.</p>
      <p>Le baiser, quand il devient profond, n'a rien de doux. Ce n'est pas violent non plus. C'est <em>prÃ©cis</em>. Il l'embrasse comme il commande une rÃ©conciliation fiscale, comme il aligne quatre centimÃ¨tres sur un marbre noir, comme il respire pour deux dans une piÃ¨ce vide. Sasha s'aperÃ§oit, en l'embrassant en retour, qu'elle vient, pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle est entrÃ©e dans cette tour, de cesser totalement d'observer.</p>
      <p>Elle est, Ã  cet instant, simplement prÃ©sente. Et c'est la chose la plus dangereuse qui lui soit arrivÃ©e.</p>
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      <p class="no-indent">Il la fait basculer, doucement, contre le lin gris perle. Il ne s'allonge pas sur elle. Il s'assoit Ã  cÃ´tÃ©. Il ouvre, du bout des doigts, les trois premiers boutons de son chemisier de soie crÃ¨me. Pas plus. Il s'arrÃªte Ã  la limite du sternum. Il pose la paume entiÃ¨re, ouverte, Ã  plat, sur la peau, lÃ  oÃ¹ le cÅ“ur, sous la cage thoracique, bat Ã  cent trente.</p>
      <p>Il ne descend pas. Il ne dÃ©shabille pas. Il <em>tient</em>, simplement, comme la veille dans le parking technique.</p>
      <p>Il se penche. Il pose les lÃ¨vres dans le creux de la clavicule droite, Ã  un centimÃ¨tre de la vieille cicatrice de cinq centimÃ¨tres. Il ne l'embrasse pas, lÃ . Il pose la bouche, sans bouger, pendant six secondes. La peau, sous les lÃ¨vres, est plus chaude que partout ailleurs.</p>
      <p>Puis il dit, contre la peau, pour la deuxiÃ¨me fois en deux semaines, en franÃ§ais cette fois :</p>
      <p>â€” Bonne fille.</p>
      <p>Et Sasha, qui a tenu six jours de silence, sept heures de douche froide, vingt-deux secondes de paume contre la gorge, sent quelque chose, derriÃ¨re le sternum sous sa paume Ã  lui, cÃ©der pour de bon.</p>
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      <p class="no-indent">Elle ne pleure pas, cette fois. Elle s'effondre autrement.</p>
      <p>Elle se met Ã  parler. Ã€ voix trÃ¨s basse. Sans qu'il le demande. Tout ce qu'elle a tu depuis trois semaines remonte d'un coup. PignerÃ , son pÃ¨re, l'huissier qui n'en Ã©tait pas un, le sang sur le carrelage d'un atelier toscan, les dix-sept ans, l'homme dans la salle d'attente, la premiÃ¨re fois qu'elle a peint un Caravage Ã  vingt-deux ans pour s'empÃªcher de mourir, l'audit Marziale qui lui a coÃ»tÃ© son cabinet, les six derniers mois Ã  compter les chaises qu'on retirait de sa piÃ¨ce, le silence de l'appartement Vance, le Bai Mu Dan, la peur, le manque, et le manque encore.</p>
      <p>Julian Ã©coute. Sans interrompre. Sans bouger. La paume reste Ã  plat sur la peau sous la cage thoracique, et la respiration, lente, profonde, parfaitement rÃ©guliÃ¨re, fait que la cage thoracique de Sasha continue, malgrÃ© ce qu'elle dÃ©balle, de respirer.</p>
      <p>Il ne lui dit pas qu'il l'aime. Il ne lui dit pas qu'il est dÃ©solÃ©. Il ne lui pardonne pas. Il dit, Ã  la fin, quand elle se tait, deux phrases seulement.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Tu rentres chez toi cette nuit. Pas ici. Dans ton appartement Ã  toi.</p>
      <p>â€” Pourquoi.</p>
      <p>â€” Parce que si tu dors ici cette nuit, demain matin tu te dÃ©testes. Et je ne veux pas que tu te dÃ©testes. Je veux que tu reviennes.</p>
      <p>Il referme les trois boutons. Lentement. PrÃ©cisÃ©ment. Comme il les avait ouverts. Il la relÃ¨ve. Il la raccompagne jusqu'au vestibule. Il lui rend son sac, sa veste, ses chaussures, dans l'ordre exact oÃ¹ elle les avait posÃ©s. Il ne l'embrasse pas une deuxiÃ¨me fois.</p>
      <p>Quand la porte se referme derriÃ¨re elle, dans l'ascenseur ouest, Sasha ferme les yeux. Elle s'aperÃ§oit qu'elle sourit. Pas un sourire de joie. Un sourire de reconnaissance. Quelqu'un, ce soir, l'a vue en entier, et n'a pas profitÃ©.</p>
      <p>Et c'est, par construction, plus efficace que s'il l'avait prise.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre XII â€”</p>
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