﻿// pages-ch11.jsx, Chapitre XI, Le Bris de Glace

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      <p class="dropcap no-indent">Quand elle se rÃ©veille, il n'est plus lÃ .</p>
      <p>Sasha ouvre les yeux Ã  six heures dix-neuf. Elle est sur le canapÃ©, allongÃ©e sur le cÃ´tÃ© droit, recouverte de son propre plaid en cachemire, qu'elle n'avait pas sorti du placard depuis qu'elle s'est installÃ©e. La VMC ronronne au rÃ©gime de nuit. La lumiÃ¨re de seuil ambrÃ©e est Ã©teinte. La baie principale est revenue Ã  son verre tiÃ¨de habituel.</p>
      <p>Sur la table basse, Ã  quatre centimÃ¨tres du bord, posÃ©e Ã  plat sans une note, une seule chose : un sachet de Bai Mu Dan en feuilles entiÃ¨res, scellÃ© sous emballage neuf.</p>
      <p>C'est cela qu'il a laissÃ©. Pas un mot. Pas un texto. Pas un baiser sur le front. Une marchandise. Un protocole. Une promesse en code-barres.</p>
      <p>Sasha se redresse. Elle sent, dans son flanc droit, lÃ  oÃ¹ sa paume Ã©tait posÃ©e pendant qu'elle pleurait, une chaleur rÃ©siduelle qui ne s'est pas encore dissipÃ©e.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ huit heures quarante-sept, elle est dans le hall de la tour Apex.</p>
      <p>Personne, parmi les cadres qu'elle croise, ne sait qu'elle a passÃ© la nuit allongÃ©e sur le sol pendant vingt-six minutes. Personne ne sait que l'homme qui dirige cet immeuble est restÃ© assis Ã  cÃ´tÃ© d'elle pendant les neuf minutes nÃ©cessaires Ã  ce qu'elle pleure proprement. Personne ne sait, surtout, qu'il a, Ã  voix basse, dit deux mots qui ont, Ã  l'intÃ©rieur d'elle, dÃ©fait quelque chose qu'elle avait mis dix-sept ans Ã  construire.</p>
      <p>Elle entre dans son bureau. Elle ouvre son Ã©cran. Elle travaille jusqu'Ã  midi avec une prÃ©cision qu'elle ne s'est jamais connue. Ã€ douze heures dix-sept, elle a rÃ©conciliÃ© trois fonds. Ã€ douze heures quarante-neuf, elle a validÃ© une note sur les sanctions iraniennes. Ã€ treize heures sept, elle a envoyÃ© un mail Ã  l'Ã©quipe trade qui obtiendra, en l'espace de l'aprÃ¨s-midi, la rÃ©vision d'une position de marchÃ© Ã  7,2 millions.</p>
      <p>Elle travaille mieux. Beaucoup mieux. Quelqu'un l'a remise en marche.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ dix-sept heures vingt-deux, elle ne descend pas par l'ascenseur principal. Elle prend l'express privÃ©, monte au cinquantiÃ¨me, attend dans la galerie.</p>
      <p>L'assistante, derriÃ¨re sa console minimaliste, ne lÃ¨ve pas la tÃªte.</p>
      <p>â€” Il est en rÃ©union jusqu'Ã  dix-sept heures cinquante.</p>
      <p>â€” J'attends.</p>
      <p>â€” Il ne reÃ§oit pas ce soir.</p>
      <p>â€” J'attends.</p>
      <p>L'assistante lÃ¨ve les yeux. Elle voit, dans le visage de Sasha, quelque chose qu'elle prÃ©fÃ¨re ne pas commenter. Elle baisse les yeux. Elle pianote sur son Ã©cran. Elle dit, plus bas :</p>
      <p>â€” Asseyez-vous.</p>
      <p>Sasha s'assied dans le fauteuil bas en cuir prÃ©vu pour les visiteurs, Ã  un mÃ¨tre de la console. Elle ne sort pas son tÃ©lÃ©phone. Elle ne regarde pas l'heure. Elle pose les mains Ã  plat sur ses cuisses, Ã  largeur d'Ã©paule, et elle attend.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ dix-sept heures cinquante-deux, la porte du bureau s'ouvre.</p>
      <p>Trois hommes en costume sortent. Aucun ne la regarde. Le dernier, en passant, ralentit, comme s'il voulait dire quelque chose, puis se rappelle qu'il vaut mieux ne pas et continue. La porte se referme. Sasha se lÃ¨ve.</p>
      <p>L'assistante, sans la regarder :</p>
      <p>â€” Il vous attend dans l'ascenseur privÃ©.</p>
      <p>â€” Pardon ?</p>
      <p>â€” Il vous attend dans l'ascenseur privÃ©. Cabine ouest. Il a demandÃ© qu'on bloque entre les Ã©tages.</p>
      <p>Sasha hoche la tÃªte. Elle remercie. Elle quitte la galerie. Elle traverse les vingt-deux mÃ¨tres jusqu'Ã  la cabine ouest. La porte est ouverte. Ã€ l'intÃ©rieur, dos contre la paroi en acier brossÃ©, Julian Vance.</p>
      <p>Il porte la mÃªme chemise que la veille au soir. Pas exactement la mÃªme : la mÃªme coupe, le mÃªme tissu, mais d'un blanc plus net, repassÃ© du matin. La mÃªme cravate noire en soie sombre. Les mains, croisÃ©es devant lui, Ã  hauteur du bassin, paumes ouvertes.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha entre. La porte se referme. La cabine ne descend pas.</p>
      <p>â€” Ã‰tage ? dit l'ascenseur, d'une voix de femme synthÃ©tique parfaitement calibrÃ©e.</p>
      <p>â€” Stop entre-Ã©tages, dit Julian.</p>
      <p>â€” Entre quels Ã©tages ?</p>
      <p>â€” Quarante-neuf et cinquante. Maintenant.</p>
      <p>La cabine descend de quatre mÃ¨tres et s'arrÃªte. Le ronronnement du moteur s'Ã©teint. Il ne reste, dans l'acoustique du sas, que la lumiÃ¨re jaune crÃ¨me du plafond et le souffle, lent, profond, parfaitement maÃ®trisÃ©, de Julian Vance.</p>
      <p>Sasha pose les mains derriÃ¨re elle, paumes Ã  plat contre la paroi froide en acier brossÃ©. Elle sent, dans son dos, la rigiditÃ© mÃ©tallique remonter le long des vertÃ¨bres.</p>
      <p>â€” Tu vas me dire pourquoi, dit-elle.</p>
      <p>â€” Pourquoi quoi.</p>
      <p>â€” Pourquoi six jours.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Je ne te dois pas cette information.</p>
      <p>â€” Tu me la donneras quand mÃªme.</p>
      <p>Julian ne sourit pas. Il fait un pas. La cabine, qui mesure deux mÃ¨tres sur un mÃ¨tre cinquante, devient brusquement trop petite.</p>
      <p>â€” Pourquoi, dit-il, tu pleures dans mon appartement quand je ne suis pas lÃ .</p>
      <p>â€” Je n'ai pas pleurÃ© dans ton appartement.</p>
      <p>â€” Le fauteuil. Tu y as dormi. Tu y as dÃ©posÃ© du sel. Le sel sur le cuir laisse une trace. Le cuir le sait avant moi. Je l'ai trouvÃ©e hier en rentrant. Ã€ quel point.</p>
      <p>â€” Tu me l'as dÃ©jÃ  demandÃ© par mail.</p>
      <p>â€” Et tu m'as rÃ©pondu en partie. Je veux le reste.</p>
      <p>Sasha respire. Quatre temps. Six temps. Pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle s'entraÃ®ne, le rythme ne la stabilise pas. La paroi en acier, derriÃ¨re elle, lui rappelle, Ã  chaque inspiration, qu'il n'y a pas de fuite.</p>
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      <p class="no-indent">â€” J'ai dormi dans ton fauteuil, dit-elle, parce que c'Ã©tait le seul endroit, dans la tour, qui sentait encore vaguement comme toi.</p>
      <p>Il ne rÃ©agit pas.</p>
      <p>â€” Continue, dit-il.</p>
      <p>â€” J'ai dormi dans ton fauteuil parce que tu Ã©tais parti depuis quatre jours et que je n'arrivais plus Ã  respirer. Tu m'as appris Ã  respirer Ã  ton rythme. Et quand tu pars, mon corps ne sait plus rien faire seul.</p>
      <p>â€” Continue.</p>
      <p>â€” J'ai dormi dans ton fauteuil parce que j'ai prÃ©fÃ©rÃ© sentir l'odeur d'un homme qui m'a ruinÃ©e plutÃ´t que rentrer dans un appartement vide qu'on m'a fourni pour me regarder geler.</p>
      <p>â€” Continue.</p>
      <p>â€” Et j'ai pleurÃ©, hier soir, sur ton parquet, parce que tu m'as dit Â« bonne fille Â» deux mots aprÃ¨s six jours de silence, et que cela m'a fait plus mal qu'aucun homme ne m'a jamais fait jusque-lÃ .</p>
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      <p class="no-indent">Il pose la main droite, Ã  plat, sur la paroi en acier brossÃ©, juste Ã  cÃ´tÃ© de la tempe gauche de Sasha. La paume ne la touche pas. Elle est, Ã  un centimÃ¨tre, Ã  l'arrÃªt. Mais le poids de l'avant-bras, qui pÃ¨se sur la paroi, fait, Ã  l'intÃ©rieur de la cabine, un mur supplÃ©mentaire.</p>
      <p>â€” Demande, dit-il.</p>
      <p>â€” Demander quoi.</p>
      <p>â€” Ce que tu veux. Ã€ voix haute.</p>
      <p>Sasha ferme les yeux. Ce qu'elle veut, elle ne sait pas, en cet instant exact, l'Ã©noncer en franÃ§ais correct. Elle veut qu'il revienne. Elle veut qu'il reste. Elle veut qu'il ne reparte plus jamais. Elle veut qu'il lui repose la main sur la gorge. Elle veut qu'il lui pardonne Renata. Elle veut qu'il ne lui pardonne pas Renata mais qu'il ne la quitte plus pour autant.</p>
      <p>Elle dit, Ã  voix trÃ¨s basse, et c'est la phrase qu'elle pensait, deux semaines plus tÃ´t, ne jamais prononcer Ã  voix haute Ã  un homme :</p>
      <p>â€” Reste.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Plus prÃ©cisÃ©ment.</p>
      <p>â€” Reste prÃ¨s de moi.</p>
      <p>â€” Plus prÃ©cisÃ©ment.</p>
      <p>â€” Reste prÃ¨s de moi tous les jours. Reste prÃ¨s de moi le soir. Reste prÃ¨s de moi la nuit. Ne me refais pas six jours. Je te jure que je ne tiendrai pas un autre six jours.</p>
      <p>Il ne bouge pas. Il ne sourit pas. Il pose, doucement, sans hÃ¢te, la main gauche cette fois, contre l'angle gauche de sa mÃ¢choire. Pas la paume entiÃ¨re. Deux doigts. L'index et le majeur. Ã€ l'endroit exact qu'il avait inaugurÃ© la veille du Bai Mu Dan.</p>
      <p>â€” Et Renata, dit-il.</p>
      <p>â€” Renata, je ne la reverrai pas.</p>
      <p>â€” Promets.</p>
      <p>â€” Je promets.</p>
      <p>â€” Tu mens, dit-il calmement, sans changer d'intonation. Mais cela m'est Ã©gal. Je veux que tu mentes Ã  voix haute. Je le saurai, quand tu la reverras. Tu le sais que je le saurai.</p>
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      <p class="no-indent">Il appuie. Deux secondes. Pas sur la trachÃ©e. Sur la veine jugulaire. Le sang, dans la tempe gauche de Sasha, se met Ã  battre plus fort. La pulpe des deux doigts compte chaque pulsation. Cent. Cent quatre. Cent huit.</p>
      <p>â€” Tu me dois six jours, dit-il trÃ¨s bas. Tu vas me les rembourser cette semaine.</p>
      <p>â€” Comment.</p>
      <p>â€” Tu monteras tous les soirs Ã  dix-neuf heures. Pas dans ton bureau. Pas dans le mien. Dans le mien d'au-dessus.</p>
      <p>Sasha ne savait pas, jusqu'Ã  cet instant, qu'il existait, dans la tour Apex, un appartement personnel de Julian Vance.</p>
      <p>â€” Au-dessus, rÃ©pÃ¨te-t-elle.</p>
      <p>â€” Au cinquante-quatriÃ¨me. Penthouse. Personne ne l'a vu sauf moi et trois architectes morts. Tu monteras tous les soirs. Tu apprendras Ã  respirer chez moi. Tu apprendras, surtout, ce que ce mot veut dire quand je le dis sans micro autour.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Quel mot.</p>
      <p>â€” Bonne fille.</p>
      <p>Sasha sent, derriÃ¨re son sternum, exactement comme le soir de la signature, quelque chose s'effondrer doucement.</p>
      <p>Il retire les deux doigts. Il recule d'un pas. Il dit, Ã  la cabine, sans se retourner :</p>
      <p>â€” Reprendre. Cinquante-deuxiÃ¨me Ã©tage.</p>
      <p>â€” Reprendre Ã  cinquante-deux, dit l'ascenseur.</p>
      <p>La cabine remonte. Ã€ cinquante-deux, la porte s'ouvre. Sasha sort. La cabine continue. Elle l'emmÃ¨ne, lui, deux Ã©tages plus haut, vers une piÃ¨ce qu'elle ne connaÃ®tra que demain soir, Ã  dix-neuf heures, quand elle aura tenu, vingt-quatre heures, la promesse muette qu'elle vient de se faire Ã  elle-mÃªme : marcher jusqu'Ã  lui en sachant ce qu'elle va y abandonner.</p>
      <p>Elle ouvre sa propre porte. Elle pose le sachet de Bai Mu Dan, qu'elle avait gardÃ© en main toute la journÃ©e, sur sa table basse. Ã€ exactement quatre centimÃ¨tres du bord. Elle ne le boit pas. Elle le garde, comme on garde une preuve.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre XI â€”</p>
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