﻿// pages-ch10.jsx, Chapitre X, La Punition Silencieuse

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      <p class="dropcap no-indent">Le vendredi, il ne vient pas.</p>
      <p>Sasha s'en aperÃ§oit Ã  neuf heures dix-huit, quand l'ascenseur privÃ© du cinquantiÃ¨me Ã©tage n'Ã©met pas, dans l'acoustique de la galerie en bÃ©ton cirÃ©, le cliquetis de relais qu'elle a appris Ã  entendre sans y faire attention. Ã€ neuf heures vingt-deux, elle s'autorise Ã  se le formuler. Ã€ neuf heures vingt-six, elle vÃ©rifie. Sur l'Ã©cran de surveillance partagÃ©, l'identifiant biomÃ©trique de Julian Vance ne s'est pas rÃ©enclenchÃ©. Sur le serveur mail, sa derniÃ¨re connexion remonte Ã  dix-huit heures quarante-quatre la veille, c'est-Ã -dire quatre minutes aprÃ¨s l'avoir laissÃ©e seule dans la cabine de l'ascenseur, au niveau moins deux.</p>
      <p>Il a quittÃ© la tour Ã  pied, par la sortie de service.</p>
      <p>Personne, dans l'open space du quarante-deuxiÃ¨me, ne sait que Julian Vance n'est pas dans le bÃ¢timent. Personne, en rÃ©alitÃ©, n'est habilitÃ© Ã  le savoir. Sasha, oui. C'est le premier privilÃ¨ge de la cage : la transparence sur l'absence du geÃ´lier.</p>
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      <p class="no-indent">Le samedi, il ne vient pas.</p>
      <p>Le dimanche non plus.</p>
      <p>Le lundi matin, Sasha arrive au quarante-septiÃ¨me Ã©tage Ã  huit heures quarante-sept. Elle fait son travail. Elle rÃ©concilie deux fonds. Elle valide une note interne sur la fiscalitÃ© chypriote. Elle envoie quatre mails parfaitement professionnels. Personne, en la voyant, ne pourrait dire qu'elle compte, Ã  chaque minute qui passe, exactement combien de minutes la sÃ©parent du dernier instant oÃ¹ la paume d'un homme s'est posÃ©e Ã  plat sur sa gorge.</p>
      <p>Ã€ dix-sept heures, elle prend l'ascenseur. Pas pour rentrer. Pour monter. CinquantiÃ¨me Ã©tage. La galerie de Julian. L'assistante n'est plus lÃ , partie depuis dix-sept heures pile. Le bureau, vu Ã  travers la double porte vitrÃ©e, est dans la pÃ©nombre.</p>
      <p>Sasha pose le pouce sur le scanner.</p>
      <p>La porte cÃ¨de. Elle n'aurait pas dÃ». Personne ne lui a donnÃ© l'accÃ¨s. Mais Vance Capital, depuis qu'elle a signÃ© le contrat, lui ouvre toutes les portes, comme si la maison avait dÃ©cidÃ©, Ã  sa place, qu'elle appartenait dÃ©sormais au cinquantiÃ¨me.</p>
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      <p class="no-indent">Elle entre. Elle traverse la piÃ¨ce.</p>
      <p>La table de marbre noir est exactement comme la derniÃ¨re fois qu'elle l'a vue. Le contrat n'y est plus. La plume n'y est plus. Ce qui reste, Ã  quatre centimÃ¨tres du bord, c'est un seul objet : une tasse de Bai Mu Dan, encore demi-pleine, depuis combien d'heures personne ne le sait. Le thÃ© a sÃ©chÃ© par Ã©vaporation contre la porcelaine. Une fine pellicule mate s'est formÃ©e Ã  la surface. Sasha ne la touche pas.</p>
      <p>Elle s'avance jusqu'au fauteuil de Julian. Elle s'y assied.</p>
      <p>Le cuir, sous son corps, n'est pas tiÃ¨de. Personne ne s'y est posÃ© depuis quatre jours et demi. Mais le cuir, Ã  l'usage, garde la trace d'une silhouette. Sasha sent, Ã  travers l'Ã©toffe de son pantalon, la lÃ©gÃ¨re dÃ©pression dans l'assise, lÃ  oÃ¹ le poids de Julian, des milliers de fois, a creusÃ© un nÃ©gatif de son corps.</p>
      <p>Elle pose les mains sur la table, paumes vers le bas, Ã  largeur d'Ã©paules. Elle respire. Quatre temps. Six temps. Elle s'aperÃ§oit, en respirant, que le rythme ne lui appartient plus tout Ã  fait.</p>
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      <p class="no-indent">Elle dort, cette nuit-lÃ , dans son fauteuil.</p>
      <p>Pas longtemps. Une heure. Peut-Ãªtre une heure et demie. Le corps, Ã  quarante-trois minutes du matin, capitule. Sa tÃªte tombe en avant. Son front touche le marbre noir. La pierre, contre la peau, est plus froide que la VMC ne l'autorise dans le reste de la tour. Quelqu'un, dans le cahier des charges, a demandÃ© que cette table-lÃ  reste plus fraÃ®che que tout le reste.</p>
      <p>Elle rentre chez elle Ã  six heures du matin, en passant par l'escalier de service. Personne, dans l'immeuble, ne sait qu'elle a passÃ© la nuit au cinquantiÃ¨me.</p>
      <p>Personne, sauf Julian. Quand elle ouvre, dans l'ascenseur du retour, son tÃ©lÃ©phone professionnel, elle trouve un mail. Un seul. Pas de signature. Pas d'objet. Une seule ligne dans le corps.</p>
      <p><em>Â« Le fauteuil. Ã€ quel point. Â»</em></p>
      <p>Quatre mots. Pas une question. Une exigence d'aveu.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha ne rÃ©pond pas. Pas immÃ©diatement.</p>
      <p>Le mardi soir, elle craque.</p>
      <p>Elle rÃ©dige, Ã  23h41, une rÃ©ponse en cinq lignes. Elle l'efface. Elle en rÃ©dige une autre. Elle l'efface. Ã€ 23h58, elle envoie, en une seule ligne, sans signature :</p>
      <p><em>Â« Au point oÃ¹ je dormirai Ã  nouveau, demain soir, dans ce fauteuil. Â»</em></p>
      <p>Pas de rÃ©ponse. Pas le lendemain. Pas le surlendemain.</p>
      <p>Le jeudi soir, vers vingt heures, elle marche le long du Vieux-Port. Pas pour aller au Ferdinand. Pour respirer. Le mistral souffle. La nuit est froide pour la saison. Elle s'arrÃªte, Ã  hauteur du quai de Rive Neuve, contre une bitte d'amarrage, pour rallumer son tÃ©lÃ©phone propre.</p>
      <p>Et lÃ , dans la lumiÃ¨re jaune sale d'un lampadaire, elle reconnaÃ®t, Ã  vingt mÃ¨tres devant elle, en train de marcher dans l'autre sens, le profil de Renata Marziale.</p>
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      <p class="no-indent">Renata la voit. Elle ne ralentit pas. Elle continue. Elle passe Ã  un mÃ¨tre cinquante, sans tourner la tÃªte. Mais en passant, sa main droite, le long de son flanc, fait un seul geste : la pulpe de l'index, Ã  mi-hauteur, touche le revers du chemisier de Sasha pendant exactement un quart de seconde.</p>
      <p>Pas un appel. Pas une invitation. Une signature. Un rappel.</p>
      <p>Sasha s'arrÃªte. Renata continue, sans se retourner. Ã€ cinquante mÃ¨tres, elle est avalÃ©e par la nuit du quai sud.</p>
      <p>Sasha pose la main, Ã  plat, sur la bitte d'amarrage. La pierre, sous la paume, est froide et rugueuse. Elle s'aperÃ§oit qu'elle n'a, Ã  cet instant exact, qu'Ã  parcourir cinquante mÃ¨tres dans la mauvaise direction, et tout serait fini. Plus de tour Apex. Plus de marbre noir. Plus de Bai Mu Dan. Plus de paume sur la gorge.</p>
      <p>Elle reste, dix minutes, Ã  hÃ©siter contre la bitte. Le pouls, dans son poignet, est sous quatre-vingt-dix. Pour la premiÃ¨re fois depuis deux semaines, son corps ne lui dit rien.</p>
      <p>Elle ne suit pas Renata. Elle remonte vers la tour Apex.</p>
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      <p class="no-indent">Vendredi.</p>
      <p>SixiÃ¨me jour d'absence.</p>
      <p>Sasha, ce matin-lÃ , ne va pas travailler. Elle reste dans l'appartement Apex. Elle ne mange pas. Elle ne se douche pas. Elle s'assied par terre, dos contre la baie principale, et regarde la lumiÃ¨re tourner sur le sol en chÃªne fumÃ©.</p>
      <p>Ã€ midi, elle s'aperÃ§oit qu'elle parle Ã  voix haute, toute seule, en toscan. Elle ne s'en Ã©tait pas rendu compte au dÃ©but. Les phrases sortent toutes seules. Elle dit, en boucle, deux choses.</p>
      <p>La premiÃ¨re, c'est : <em>Â« Reviens. Â»</em></p>
      <p>La deuxiÃ¨me, c'est : <em>Â« Si tu reviens, je signe ce que tu veux. Â»</em></p>
      <p>Elle se relÃ¨ve quand elle s'entend prononcer la deuxiÃ¨me phrase pour la quatriÃ¨me fois. Elle marche jusqu'Ã  la salle de bain. Elle ouvre le robinet d'eau froide. Elle pose les poignets sous le jet. Elle reste lÃ , six minutes, jusqu'Ã  ce que l'eau lui fasse mal. Quand elle relÃ¨ve la tÃªte, dans le miroir, elle se voit comme Ã  dix-sept ans dans une salle d'attente qu'elle n'avait pas le droit de quitter.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ dix-sept heures, elle perd connaissance.</p>
      <p>Pas d'avertissement. Le sol monte vers elle, simplement, comme si la piÃ¨ce avait dÃ©cidÃ©, sans la prÃ©venir, de se renverser Ã  90 degrÃ©s. La VMC, sur la peau, devient soudain trop bruyante. La lumiÃ¨re, depuis la baie, prend une teinte trop bleue. Et son corps lÃ¢che.</p>
      <p>Elle s'effondre, en silence, sur le parquet en chÃªne fumÃ©. La tÃªte frappe le sol, Ã  plat, avec un bruit sourd qui ne rÃ©veille personne. La VMC s'ajuste, en deux secondes, Ã  la nouvelle position du corps. La tempÃ©rature du sol monte, automatiquement, d'un degrÃ© et demi.</p>
      <p>L'appartement, plus rapidement qu'un humain ne l'aurait fait, se met en alerte.</p>
      <p>Ã€ dix-sept heures zÃ©ro deux, Ã  un endroit que Sasha ignore, un tÃ©lÃ©phone vibre une seule fois. Sur l'Ã©cran, six caractÃ¨res : <em>APEX 52</em>.</p>
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      <p class="no-indent">Elle reprend connaissance Ã  dix-sept heures vingt-six.</p>
      <p>Elle est toujours sur le parquet. La VMC ronronne au rÃ©gime maximum. Une lumiÃ¨re de seuil, qu'elle n'a jamais activÃ©e, baigne la piÃ¨ce en or chaud. Et, contre son flanc droit, posÃ©e Ã  plat sur le sol, une main d'homme. La main est froide, sÃ¨che, plus large que la moyenne. Sasha n'a pas besoin de tourner la tÃªte. Elle sait.</p>
      <p>Julian est assis par terre Ã  cÃ´tÃ© d'elle. Costume sur mesure. Pas un faux pli. Pas un cheveu de travers. Comme s'il Ã©tait entrÃ© directement d'une rÃ©union, et non comme s'il Ã©tait venu, en courant, depuis un endroit dont elle ignore l'existence.</p>
      <p>Il ne parle pas. Il ne la prend pas dans ses bras. Il ne la rassure pas.</p>
      <p>Il pose, simplement, la main sur son flanc, au-dessus du foie, lÃ  oÃ¹ la respiration la plus profonde commence. Et il respire. Lentement. Quatre temps. Six temps. En attendant qu'elle se cale sur lui.</p>
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      <p class="no-indent">Elle se cale. Au bout d'une minute. Au bout de deux. Au bout de quatre.</p>
      <p>Au bout de neuf minutes, elle pleure. Pas longtemps. Pas fort. Trois minutes, en silence, sans tourner le visage vers lui. Les larmes coulent Ã  l'oblique sur le parquet en chÃªne fumÃ© et s'y absorbent comme l'huile dans un bois sec.</p>
      <p>Julian ne dit rien.</p>
      <p>Quand elle s'arrÃªte, il dit, Ã  voix trÃ¨s basse, pour la premiÃ¨re fois depuis six jours :</p>
      <p>â€” Bonne fille.</p>
      <p>Sasha n'a pas la force, Ã  cet instant, de rÃ©pondre. Mais quelque chose, dans la cage thoracique, sous la paume qu'il y tient posÃ©e, se dÃ©plie d'une maniÃ¨re qu'elle ne pourra, plus tard, raconter Ã  personne. Et c'est, au-delÃ  de la peur, plus dangereux que tout ce qu'elle a Ã©prouvÃ© jusque-lÃ  dans la tour Apex.</p>
      <p>â€” Tu n'es plus libre de partir, dit-il enfin.</p>
      <p>Elle ferme les yeux. Elle ne hoche pas la tÃªte. Elle ne sourit pas. Elle accepte, simplement, en respirant deux fois lentement, et en se cogant un peu plus contre la paume.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre X â€”</p>
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