﻿// pages-ch08.jsx, Chapitre VIII, L'Edging Spatial

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      <p class="dropcap no-indent">Le Ferdinand n'a pas d'enseigne.</p>
      <p>Le bar est encastrÃ© entre une boutique de fournitures marines et une chambre froide Ã  poisson, sur le cÃ´tÃ© sud du Vieux-Port, lÃ  oÃ¹ l'Ã©clairage municipal n'arrive plus. Sasha s'arrÃªte devant la porte, en bois sombre, et pousse. Ã€ l'intÃ©rieur, sept tables. Quatre ampoules nues. Une odeur Ã©paisse de pastis, de tabac humide et de plastique chaud. Trois hommes au comptoir, qui ne lÃ¨vent pas les yeux. Au fond, une silhouette assise dos au mur.</p>
      <p>Elle traverse la salle. Elle ne se prÃ©cipite pas. Elle laisse aux trois hommes le temps de la regarder, de la classer, de la cataloguer comme une femme qui n'a rien Ã  faire ici et qui le sait, et qui sait, aussi, que dans le quartier sud les femmes qui n'ont rien Ã  faire quelque part finissent toujours par y avoir quelque chose Ã  faire.</p>
      <p>Au fond, la silhouette se lÃ¨ve. Une seule fois. Pas en signe d'accueil, en signe de mesure. Elle veut Ãªtre vue debout d'abord. Elle veut que Sasha sache qui elle vise.</p>
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      <p class="no-indent">Renata Marziale a trente-six ans, mais on lui en donne moins. Cheveux noirs coupÃ©s trÃ¨s court, Ã  la nuque, sans aucune longueur pour cacher la ligne de la mÃ¢choire. Pas de maquillage. Une chemise en lin blanc, ouverte sur trois boutons, Ã  la peau dorÃ©e par le sel de Sicile. Pas de bijou. Pas de montre. Une main droite posÃ©e sur la table, paume vers le bas, Ã  largeur d'Ã©paule de la main gauche. La mÃªme position, exactement, que celle de Julian.</p>
      <p>Sasha s'arrÃªte Ã  deux pas. Elle ne s'assoit pas. Elle attend.</p>
      <p>Renata sourit, Ã  peine. Le sourire ne se dÃ©ploie pas. Il monte, Ã  la pointe gauche de la bouche, et s'arrÃªte. C'est, en deux secondes, plus de chaleur que Julian Vance ne lui en a offert en deux semaines.</p>
      <p>â€” Assieds-toi, dit Renata.</p>
      <p>Le tutoiement, dans la phrase, est une dÃ©cision. Sasha le perÃ§oit. Elle ne le commente pas. Elle s'assoit. La chaise est en bois brut. Elle ne grince pas, mais elle prend le poids comme un meuble qui a survÃ©cu Ã  deux gÃ©nÃ©rations de Marseillais qui n'avaient pas peur des chaises.</p>
      <p>Sur la table, deux verres de vin. Pas une carafe. Deux verres dÃ©jÃ  servis. Le rouge est trop sombre pour Ãªtre un vin du Sud. Il a la profondeur Ã©paisse d'un sang qui n'a pas encore sÃ©chÃ©.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Tu ne bois pas, dit Renata.</p>
      <p>â€” Je ne bois pas en mission.</p>
      <p>â€” Tu n'es pas en mission ce soir.</p>
      <p>â€” Si.</p>
      <p>Renata accepte. Elle prend son propre verre et, sans dÃ©tacher les yeux de Sasha, en boit une gorgÃ©e trÃ¨s lente. Le mouvement de sa gorge, sous la peau dorÃ©e, est plus lent que la respiration humaine ne devrait l'autoriser. Sasha sent, dans son propre cou, sa propre carotide reprendre, Ã  l'endroit exact oÃ¹ Julian avait posÃ© deux doigts, ce matin, une pulsation Ã  laquelle elle n'a pas donnÃ© l'autorisation.</p>
      <p>â€” Je sais ce qu'il t'a fait ce matin, dit Renata.</p>
      <p>Sasha ne tique pas. C'est, en soi, sa victoire.</p>
      <p>â€” Comment ?</p>
      <p>â€” Ta carotide. La peau, juste lÃ , sous l'oreille. Elle a encore deux marques rouges. Pas des marques de pression. Des marques de tempÃ©rature. Sa main droite est plus froide que la moyenne. Je le sais parce que je l'ai serrÃ©e, autrefois, dans une autre vie.</p>
      <p>Sasha ne rÃ©pond pas. Elle pose, Ã  plat, sa main contre l'angle de sa mÃ¢choire. La peau est, en effet, plus chaude qu'elle ne devrait l'Ãªtre.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Tu es la fille de PignerÃ  Vasari, dit Renata. La forgeuse de Florence.</p>
      <p>â€” Je suis la fille de personne, dit Sasha.</p>
      <p>â€” C'est exactement ce que dirait sa fille.</p>
      <p>Une seconde passe. Renata sourit, encore, du mÃªme demi-sourire qui ne se dÃ©ploie pas.</p>
      <p>â€” Je te connais, Sasha. Je te connais depuis tes vingt-deux ans. C'est l'Ã¢ge oÃ¹ tu as peint le Saint SÃ©bastien. Je l'ai eu sous les yeux quatre fois. Tu l'as signÃ© d'une seule main. Tu n'as jamais signÃ© deux fois la mÃªme chose. Tu avais raison.</p>
      <p>Sasha ne respire plus. Pas par peur. Par concentration. Personne, depuis douze ans, n'a prononcÃ© ces mots Ã  voix haute dans une piÃ¨ce oÃ¹ elle se trouvait. Personne, sauf elle-mÃªme, dans la solitude de l'appartement Apex, deux nuits plus tÃ´t, en toscan, contre la baie pare-balles.</p>
      <p>â€” Pourquoi me dis-tu cela maintenant.</p>
      <p>â€” Parce que je veux que tu saches, ce soir, qu'il existe une autre porte dans cette piÃ¨ce.</p>
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      <p class="no-indent">Renata se penche en avant.</p>
      <p>Pas vite. La mÃªme lenteur que Julian. Mais Renata, contrairement Ã  Julian, ne cherche pas Ã  neutraliser son corps. Elle l'amÃ¨ne avec elle. La chemise de lin blanc s'ouvre d'un centimÃ¨tre supplÃ©mentaire sur le sternum. Sasha perÃ§oit, Ã  travers cette fente, la peau, la clavicule, le creux exact oÃ¹ le pouls remonte juste avant d'entrer dans le cou.</p>
      <p>Renata tend la main droite. Pas vers le visage. Vers le poignet de Sasha, posÃ© Ã  plat sur la table.</p>
      <p>Elle pose deux doigts, l'index et le majeur, exactement sur l'artÃ¨re radiale. La pulpe est tiÃ¨de. Le contact est sec. Sasha sent, sous la peau, son propre pouls remonter de seize battements.</p>
      <p>â€” Cent six, dit Renata aprÃ¨s quatre secondes. C'est encore haut. Tu travailles bien.</p>
      <p>Elle ne retire pas les doigts.</p>
      <p>Sasha ne retire pas le poignet.</p>
      <p>Elles restent comme cela, pendant vingt secondes, le bar Ferdinand autour, les trois hommes au comptoir qui ne regardent plus, la table en bois brut, le verre de vin trop sombre, le silence parfait entre deux femmes que personne, ce soir, ne devrait avoir Ã  prÃ©senter l'une Ã  l'autre.</p>
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      <p class="no-indent">Renata retire les doigts. Sasha ne dit rien.</p>
      <p>Renata se rassied au fond de sa chaise. Elle reprend son verre. Elle boit une deuxiÃ¨me gorgÃ©e, lente, sans plus chercher Ã  attirer le regard. La conversation, dÃ©sormais, ne se passe plus dans les mots.</p>
      <p>â€” Tu n'es pas obligÃ©e de venir avec lui jusqu'au bout, dit-elle enfin. Tu peux choisir.</p>
      <p>â€” Choisir quoi.</p>
      <p>â€” Avec qui, dans cette ville, tu acceptes que ton pouls monte. Et avec qui tu acceptes qu'il redescende.</p>
      <p>Sasha sourit. C'est le premier sourire qu'elle laisse aller depuis qu'elle a passÃ© la porte du Ferdinand. Il est court, mat, sans amitiÃ©. Mais il est un sourire.</p>
      <p>â€” Je ne suis pas une femme qui choisit. Je suis une femme qui prÃ©pare.</p>
      <p>Renata hoche la tÃªte une fois. Pas en accord. En enregistrement.</p>
      <p>â€” TrÃ¨s bien. PrÃ©pare. Mais sache, fille de PignerÃ , que quand tu auras fini de prÃ©parer, je serai lÃ . Et que ce que tu auras Ã  choisir, Ã  ce moment-lÃ , ne sera plus de l'ordre de la stratÃ©gie. Ce sera de l'ordre du corps.</p>
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      <p class="no-indent">Elle se lÃ¨ve. Elle ne tend pas la main. Elle pose, Ã  plat, contre la table, Ã  exactement quatre centimÃ¨tres du verre de Sasha, une petite carte en papier crÃ¨me. Pas d'Ã©criture sur la face supÃ©rieure. Sur la face infÃ©rieure, en italien, Ã  l'encre noire, deux phrases.</p>
      <p><em>Â« Vingt-deux jours. Quand tu seras prÃªte Ã  respirer pour deux, viens. Â»</em></p>
      <p>Aucun numÃ©ro. Aucune adresse. Aucun nom.</p>
      <p>Renata sort par la porte du fond. Sasha ne se retourne pas. Elle reste seule Ã  la table pendant six minutes, Ã  fixer la carte, Ã  ne rien boire, Ã  compter, dans le creux de son poignet, le pouls qui met onze minutes Ã  redescendre sous cent.</p>
      <p>Quand elle se lÃ¨ve, Ã  19h47, l'air du quai est plus froid qu'il ne l'Ã©tait Ã  18h47. Le mistral, qu'elle n'avait pas entendu en entrant, souffle Ã  prÃ©sent par rafales sÃ¨ches le long du port. Elle remonte vers la tour Apex Ã  pied, lentement, contre le vent.</p>
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      <p class="no-indent">Quand elle arrive devant la porte de son appartement, au cinquante-deuxiÃ¨me Ã©tage, Ã  20h22, la porte est entrouverte.</p>
      <p>Elle ne devrait pas l'Ãªtre.</p>
      <p>Personne, en thÃ©orie, n'a la biomÃ©trie d'accÃ¨s. Personne, en thÃ©orie, ne peut entrer sans qu'elle pose le pouce sur le scanner. La porte est de l'acier. Quatre centimÃ¨tres d'Ã©paisseur. Pour la laisser ouverte de trois centimÃ¨tres, comme elle l'est, il a fallu que quelqu'un, Ã  un moment dans la derniÃ¨re demi-heure, l'ouvre depuis l'intÃ©rieur.</p>
      <p>Sasha s'arrÃªte Ã  un mÃ¨tre de la porte. Elle Ã©coute.</p>
      <p>Rien.</p>
      <p>Elle pousse, lentement, du bout de l'index. La porte glisse sur ses gonds suisses sans un bruit. L'appartement est Ã©clairÃ©, mais en lumiÃ¨re basse, celle qu'elle n'a jamais activÃ©e elle-mÃªme. La VMC ronronne Ã  un rÃ©gime infÃ©rieur. Le diffuseur fantÃ´me de cÃ¨dre, qu'elle avait identifiÃ© le premier soir, est Ã©teint.</p>
      <p>Au centre du salon, debout devant la baie principale, dos Ã  la porte, Julian Vance regarde le port.</p>
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      <p class="no-indent">Il ne se retourne pas.</p>
      <p>Il dit, sans bouger :</p>
      <p>â€” Vous avez bu un verre de vin que vous n'avez pas commandÃ©.</p>
      <p>Sasha referme la porte derriÃ¨re elle. Le verrou se rebranche tout seul, avec un clic mÃ©tallique sec. Elle ne rÃ©pond pas.</p>
      <p>â€” Vin de Sicile, ajoute-t-il. Marsala vieillie dix-huit ans, ou Nero d'Avola jeune. Probablement la deuxiÃ¨me. Vous ne l'avez pas bu. Mais quelqu'un, en face de vous, en a bu un.</p>
      <p>Il se retourne, enfin. Il a, dans la main droite, le tÃ©lÃ©phone professionnel de Sasha, qu'elle avait laissÃ© sur la table basse en partant. L'Ã©cran est Ã©teint. Il ne l'a pas consultÃ©. Il l'a, simplement, tenu pour qu'elle voie qu'il le tient.</p>
      <p>â€” Asseyez-vous, dit-il.</p>
      <p>Sasha avance jusqu'au canapÃ©. Elle s'assied au milieu du sofa, dos droit, mains Ã  plat sur les cuisses. Julian reste debout, Ã  trois mÃ¨tres d'elle, le visage Ã  demi pris dans la lumiÃ¨re du nord. Il ne ressemble pas, ce soir, au Julian du matin. Sa respiration est lÃ©gÃ¨rement plus rapide. C'est, depuis qu'elle l'observe, la premiÃ¨re anomalie qu'elle voit dans son rythme.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Avec qui, dit-il.</p>
      <p>â€” Vous le savez.</p>
      <p>â€” Je veux que vous le disiez.</p>
      <p>Sasha respire profondÃ©ment. Elle s'aperÃ§oit, Ã  sa propre surprise, qu'elle n'a pas peur. Elle a, peut-Ãªtre, plus jamais peur de Julian Vance. Elle a peur, en revanche, de la pulpe de deux doigts qu'elle vient, deux heures plus tÃ´t, de laisser une autre femme poser sur son poignet sans rien dire.</p>
      <p>â€” Renata Marziale, dit Sasha.</p>
      <p>Julian ne bouge pas. Il ne cligne pas des yeux. Sa main droite, qui tient toujours le tÃ©lÃ©phone, ne se contracte pas. Mais sa respiration, qui avait gagnÃ© un cran de vitesse, gagne un deuxiÃ¨me cran. Et Sasha le voit, Ã  un endroit qu'elle n'avait jamais regardÃ© jusque-lÃ  : Ã  la base de son cou, juste au-dessus du col de la chemise, la peau qui d'habitude est parfaitement immobile se met Ã  pulser. Lentement. Une fois. Deux. Trois.</p>
      <p>Il a peur, lui aussi.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Levez-vous, dit-il.</p>
      <p>Sasha se lÃ¨ve. Il marche jusqu'Ã  elle. Lentement. Deux pas. Trois. Quatre. Il s'arrÃªte Ã  dix centimÃ¨tres. Son odeur, qu'elle n'avait jamais sentie de si prÃ¨s, est une odeur de papier neuf, de cÃ¨dre coupÃ© et de quelque chose qu'elle ne saurait pas nommer, qui pourrait Ãªtre de l'eau de mer dans une Ã©toffe de laine. Pas de parfum. Le savon, peut-Ãªtre. Le mÃ©tal de sa montre, qu'il ne porte pas. La peau, aprÃ¨s une journÃ©e de respiration calibrÃ©e.</p>
      <p>Il lÃ¨ve les deux mains.</p>
      <p>La gauche se pose Ã  plat sur sa hanche droite, par-dessus le pantalon de tailleur. Elle ne serre pas. Elle se pose. La droite remonte le long de son flanc, Ã  travers la soie crÃ¨me du chemisier, et s'arrÃªte sur sa cage thoracique, Ã  plat, du cÃ´tÃ© gauche, Ã  l'endroit exact oÃ¹ son cÅ“ur, sous la peau, sous le tissu, bat plus fort qu'il ne le devrait.</p>
      <p>Il tient sa cage thoracique d'une main, et sa hanche de l'autre. Il ne fait pas pression. Il ne caresse pas. Il <em>Ã©coute</em>.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Cent vingt-deux battements par minute, dit-il aprÃ¨s onze secondes.</p>
      <p>Sa voix est plus basse que la moyenne. Plus basse que le matin. Plus basse, mÃªme, que dans l'ascenseur du sas oÃ¹ elle avait, douze jours plus tÃ´t, acceptÃ© de signer.</p>
      <p>â€” Elle ne vous a mÃªme pas embrassÃ©e, et vous Ãªtes Ã  cent vingt-deux. Cent vingt-quatre, Ã  prÃ©sent. Avec moi, ce matin, vous Ã©tiez Ã  cent vingt. Vous Ãªtes plus exposÃ©e Ã  elle qu'Ã  moi, Sasha.</p>
      <p>â€” C'est de la stratÃ©gie, dit Sasha.</p>
      <p>â€” Non. C'est neurochimique.</p>
      <p>Il appuie, infimement, la paume contre sa cage thoracique. Pas assez pour gÃªner la respiration. Juste assez pour que le sternum, sous le tissu, se sente <em>tenu</em>. Il monte, du bout du pouce de la main droite, jusqu'Ã  la base de la gorge, et y laisse la pulpe poser, comme Renata l'avait fait sur le poignet, sauf qu'Ã  cet endroit-lÃ , c'est plus intime. Plus dangereux. Plus prÃ©cis.</p>
      <p>Le pouce, sur la base de sa gorge, sent maintenant chaque dÃ©glutition.</p>
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      <p class="no-indent">Il se penche.</p>
      <p>Le visage descend. Plus prÃ¨s. Encore plus prÃ¨s. Les cheveux de Sasha touchent Ã  prÃ©sent, par mÃ¨ches, le tissu de sa veste. Il ne l'embrasse pas. Il s'arrÃªte Ã  trois centimÃ¨tres de sa bouche. Sa respiration, contre ses lÃ¨vres Ã  elle, est exactement Ã  la mÃªme tempÃ©rature que la sienne. Quatre temps d'inspiration. Six temps d'expiration. La synchronie est totale.</p>
      <p>Sasha attend. Elle attend. Elle compte. Onze secondes. Quinze. Vingt.</p>
      <p>Il n'embrasse pas. Il ne ferme pas la distance. Il garde la bouche, son pouce sur la base de sa gorge, et sa main gauche sur sa hanche, et il <em>respire</em>. Lentement. Comme s'il Ã©tait en train de respirer son oxygÃ¨ne Ã  elle, pour s'en imprÃ©gner, ou bien comme s'il Ã©tait en train de lui imposer, par le souffle, ce qu'il refusait de faire avec la peau.</p>
      <p>Sasha sent monter, dans son ventre, une vague chaude et prÃ©cise. Une vague qu'elle aurait prÃ©fÃ©rÃ© ne pas reconnaÃ®tre. Mais elle la reconnaÃ®t. C'est la vague que son corps avait Ã©prouvÃ©e, deux heures plus tÃ´t, dans le bar du Ferdinand, quand deux autres doigts fÃ©minins avaient comptÃ© son pouls.</p>
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      <p class="no-indent">Julian s'Ã©carte.</p>
      <p>Pas vite. Avec la mÃªme lenteur prÃ©cise qu'il a posÃ© les mains. Il les retire l'une aprÃ¨s l'autre. D'abord le pouce de la gorge. Puis la paume du sternum. Puis la main gauche de la hanche.</p>
      <p>Il recule d'un pas. Deux. Trois. Il se tient, Ã  prÃ©sent, Ã  un mÃ¨tre cinquante, sans la quitter des yeux. Sa respiration est revenue Ã  la normale. Sa main droite, Ã  laquelle il tenait toujours le tÃ©lÃ©phone, redÃ©pose l'appareil sur la table basse de Sasha, Ã  exactement quatre centimÃ¨tres du bord. Il fait, du bord du tÃ©lÃ©phone, l'angle parfait Ã  quarante-cinq degrÃ©s du bord de la table.</p>
      <p>â€” Si tu vas la revoir, dit-il, je le saurai.</p>
      <p>Le tutoiement, pour la premiÃ¨re fois, ne lui demande pas la permission. Il s'impose. C'est, en deux syllabes, une dÃ©claration.</p>
      <p>â€” Et si tu dÃ©cides de la choisir, ajoute-t-il, je ne ferai rien pour t'arrÃªter. Mais j'arrÃªterai, pour de bon, de respirer pour deux.</p>
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      <p class="no-indent">Il sort.</p>
      <p>La porte se referme derriÃ¨re lui sans bruit. La biomÃ©trie se rÃ©enclenche. Le verrou claque sec, dans le silence absolu de l'appartement, comme un point final sur une phrase qu'on n'a pas eu le droit de finir.</p>
      <p>Sasha reste debout, au milieu du salon, pendant onze minutes trÃ¨s exactes. La pulpe de son pouce, encore, sur la base de la gorge. La pulpe d'une main, encore, sur la hanche. La pulpe de deux autres doigts, encore, sur le poignet. Trois empreintes thermiques diffÃ©rentes, Ã  trois endroits diffÃ©rents du corps, Ã  deux heures d'intervalle.</p>
      <p>Elle se rend compte, en posant doucement la main sur sa propre poitrine, que son cÅ“ur ne s'est pas calmÃ©. Que cent vingt-quatre battements par minute sont, Ã  cet instant, le seul rythme qu'elle puisse soutenir. Et qu'aucun des trois corps qui ont touchÃ© le sien aujourd'hui n'avait, pour cela, eu besoin de l'embrasser une seule fois.</p>
      <p>Elle s'avance jusqu'Ã  la baie. Elle pose le front contre le verre tiÃ¨de. Et, pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle est entrÃ©e dans la tour Apex, elle pose aussi, Ã  plat, les deux paumes contre le verre. Comme quelqu'un qui s'appuierait pour ne pas tomber.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre VIII â€”</p>
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