﻿// pages-ch07.jsx, Chapitre VII, La Feinte de la Soumission

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      <p class="dropcap no-indent">Le mercredi matin, Ã  huit heures quarante-sept, elle devient la femme qu'il cherche.</p>
      <p>Elle ne le devient pas en bloc. Elle le devient par couches successives, comme on applique un vernis sur un faux qu'on veut faire tenir longtemps. PremiÃ¨re couche, le vÃªtement. Elle porte ce jour-lÃ  un chemisier de soie crÃ¨me, fermÃ© sur trois boutons supplÃ©mentaires, et un pantalon de tailleur d'un noir mat qui absorbe toute lumiÃ¨re. Elle a brossÃ© ses cheveux pendant onze minutes, dans le silence parfait de la salle de bain, jusqu'Ã  ce qu'ils tombent en une seule masse lisse, lourde, qui ne montre aucune intention.</p>
      <p>DeuxiÃ¨me couche, la dÃ©marche. Elle marche, dans le hall de la tour Apex, d'un pas un peu plus court qu'Ã  son habitude. Trois centimÃ¨tres par foulÃ©e. Ses talons n'Ã©mettent presque plus d'Ã©cho. Quelqu'un, en la croisant, pourrait croire qu'elle a perdu du poids. Elle n'a rien perdu. Elle a, simplement, choisi de ne plus Ã©mettre.</p>
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      <p class="no-indent">TroisiÃ¨me couche, le regard. Elle baisse les yeux quand Julian entre. Pas en signe d'humilitÃ©. En signe de calcul. Elle a observÃ©, dans les trois jours prÃ©cÃ©dents, qu'il accroche systÃ©matiquement le regard des femmes qui le tiennent ; il ne s'attarde jamais sur celles qui le fuient. Elle veut, ce matin, qu'il s'attarde.</p>
      <p>QuatriÃ¨me couche, la respiration. Quand il passe Ã  un mÃ¨tre cinquante de son bureau vitrÃ©, Ã  neuf heures dix-sept comme tous les matins, Sasha cale sa propre respiration sur la sienne, calquÃ©e Ã  la seconde prÃ¨s. Quatre temps d'inspiration. Six temps d'expiration. Trois respirations par minute. Le rythme exact d'un homme qui, vingt-cinq ans plus tÃ´t, a appris Ã  respirer pour ne plus jamais Ãªtre surpris.</p>
      <p>Il ne se retourne pas. Mais elle voit, dans la lÃ©gÃ¨re contraction d'une Ã©paule sous le costume sur mesure, qu'il l'a senti. Quelque chose, dans son champ pÃ©riphÃ©rique, vient de marcher en synchronie avec lui. Et cela, dans la tour Apex, n'est jamais le hasard.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ onze heures quarante-deux, elle apporte du thÃ©.</p>
      <p>Cette fois, deux tasses. Earl Grey pour elle. Pour lui, ce qu'elle a dÃ©couvert, en fouillant trois jours durant les factures internes de la cafÃ©tÃ©ria privÃ©e du cinquantiÃ¨me Ã©tage, qu'il commandait Ã  son assistante un matin sur sept, sans jamais l'avouer Ã  personne, Ã  savoir un thÃ© blanc Bai Mu Dan en feuilles entiÃ¨res, infusÃ© Ã  quatre-vingt-deux degrÃ©s exactement.</p>
      <p>Elle dÃ©pose les deux tasses sur la table de marbre noir. La sienne Ã  droite. La sienne Ã  elle Ã  gauche. Toutes deux Ã  quatre centimÃ¨tres du bord.</p>
      <p>Julian, qui Ã©tait debout devant la baie, se retourne. Il regarde les deux tasses. Il ne dit rien. Il marche, lentement, jusqu'Ã  son fauteuil, s'assied, et porte la tasse de Bai Mu Dan Ã  sa bouche. Il boit une gorgÃ©e. Il repose la tasse Ã  exactement quatre centimÃ¨tres du bord. Il lÃ¨ve les yeux sur Sasha.</p>
      <p>â€” Bai Mu Dan, dit-il.</p>
      <p>Trois syllabes. Aucune accusation. Aucun Ã©tonnement. Juste le nom, posÃ© entre eux, comme on pose une piÃ¨ce sur un Ã©chiquier.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Bai Mu Dan, rÃ©pÃ¨te Sasha.</p>
      <p>Sa voix est plus basse que d'habitude. Pas par sÃ©duction, par discipline. Elle a appris, en regardant deux semaines de vidÃ©o de rÃ©unions internes de Vance Capital, que les voix masculines graves le dÃ©stabilisaient toujours moins que les voix fÃ©minines basses. Une voix de femme basse, dans son monde, est une menace qu'il n'a pas appris, enfant, Ã  neutraliser.</p>
      <p>Il la regarde une fraction de seconde plus longtemps qu'il ne devrait. Puis il baisse les yeux sur sa tasse. Puis il les relÃ¨ve. Il dit, du mÃªme ton plat :</p>
      <p>â€” Vous avez fouillÃ©.</p>
      <p>â€” J'ai fouillÃ©.</p>
      <p>â€” Vous n'auriez pas dÃ» avoir accÃ¨s aux factures internes du cinquantiÃ¨me.</p>
      <p>â€” Je n'aurais pas dÃ». J'y ai eu accÃ¨s quand mÃªme.</p>
      <p>Il ne sourit pas. Il pose, Ã  plat, la main droite sur la table, paume vers le bas. Le pouce caresse, en un geste qu'il ne contrÃ´le peut-Ãªtre pas consciemment, le bord du marbre noir. C'est, depuis qu'elle l'observe, la premiÃ¨re fois qu'elle voit Julian Vance toucher quelque chose qu'il n'avait pas besoin de toucher.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha sait, Ã  cet instant exact, ce qu'elle vient de faire.</p>
      <p>Elle vient de fissurer la digue.</p>
      <p>QuatriÃ¨me couche, cinquiÃ¨me couche, sixiÃ¨me couche : la docilitÃ© ne vaut rien si elle reste Ã  la surface. La vraie soumission feinte, celle qui dÃ©rÃ¨gle, c'est celle qui vient avec un savoir. C'est de connaÃ®tre la marque exacte du thÃ© qu'il commande en cachette. C'est de connaÃ®tre le numÃ©ro de la facture. C'est de connaÃ®tre la tempÃ©rature d'infusion qu'aucun employÃ© de la cafÃ©tÃ©ria n'a su, Ã  ce niveau, sans qu'on le lui dise. C'est de savoir, surtout, qu'il vit dans la tour Apex sans avoir besoin de manger ou de boire en prÃ©sence d'autrui, sauf quand il oublie. Et qu'aujourd'hui, Ã  11h42, il vient d'oublier.</p>
      <p>Elle a saisi l'oubli. Elle l'a ramenÃ© sur le marbre. Elle l'a posÃ© Ã  quatre centimÃ¨tres du bord. Elle attend, calmement, de voir ce qu'il en fait.</p>
      <p>Ce qu'il en fait, c'est qu'il boit une deuxiÃ¨me gorgÃ©e.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Asseyez-vous, dit-il.</p>
      <p>C'est la premiÃ¨re fois qu'il l'invite Ã  s'asseoir dans son bureau. Pendant douze jours, elle est restÃ©e debout, Ã  un mÃ¨tre de la table de marbre, sans qu'on lui propose autre chose. Aujourd'hui, il pointe, du regard, la chaise basse en cuir noir face Ã  lui. Sasha s'avance. Elle s'assied. Elle pose les mains sur ses cuisses, paumes vers le bas, Ã  largeur d'Ã©paules. La mÃªme position que la sienne sur la table.</p>
      <p>Il le voit. Il ne dit rien. Mais le coin gauche de sa bouche se contracte, infimement, en quelque chose qui ressemble, sans en Ãªtre tout Ã  fait un, Ã  un sourire.</p>
      <p>â€” Vous avez dÃ©cidÃ©, dit-il, de jouer le jeu.</p>
      <p>â€” J'ai dÃ©cidÃ© d'apprendre.</p>
      <p>â€” Ce n'est pas la mÃªme chose.</p>
      <p>â€” Non. Ce n'est pas la mÃªme chose.</p>
      <p>Trois respirations passent entre eux. Pas alignÃ©es. Cette fois, c'est lui qui suit le tempo qu'elle vient de poser. Sasha le constate avec une clartÃ© chirurgicale. Elle ne sourit pas. Mais ses poumons, dans sa poitrine, se sentent, pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle est entrÃ©e dans cet immeuble, parfaitement libres.</p>
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      <p class="no-indent">â€” Pourquoi le Bai Mu Dan, dit-il.</p>
      <p>Ce n'est pas une question. C'est une exigence d'explication.</p>
      <p>â€” Parce qu'on prÃ©pare un Bai Mu Dan pour quelqu'un qu'on veut faire durer longtemps. C'est un thÃ© d'attente, monsieur Vance. C'est un thÃ© qu'on choisit quand on a peur que la personne en face s'en aille trop vite.</p>
      <p>Elle laisse la phrase suspendue. Elle ne prÃ©cise pas pour qui elle est inquiÃ¨te. Elle n'a, en vÃ©ritÃ©, pas besoin de prÃ©ciser : la phrase, en flottant entre eux, contamine Ã©galement l'air des deux poitrines.</p>
      <p>Julian reste immobile. La main droite, sur le marbre, cesse de caresser le bord. Il pose la tasse Ã  exactement quatre centimÃ¨tres. Il regarde, longtemps, le thÃ© blanc tourner dans la porcelaine sourde.</p>
      <p>â€” Vous n'avez pas peur de moi, dit-il. C'est une faute.</p>
      <p>â€” Je sais.</p>
      <p>â€” Vous savez ce qui arrive aux femmes qui n'ont pas peur de moi, dans cette tour.</p>
      <p>â€” Je sais ce qui arrive Ã  celles qui ont peur. J'ai prÃ©fÃ©rÃ© ne pas tester le contraire.</p>
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      <p class="no-indent">Il se lÃ¨ve.</p>
      <p>Le mouvement est si lent qu'elle ne le voit pas commencer. Il est, Ã  un moment, assis derriÃ¨re la table. Il est, au moment d'aprÃ¨s, debout, Ã  un mÃ¨tre cinquante d'elle, immobile. Le costume sur mesure n'a pas un faux pli. La lumiÃ¨re du nord, qui entre par la baie principale, lui glisse sur l'Ã©paule gauche comme une eau qui ne sait pas oÃ¹ couler.</p>
      <p>Il avance. Deux pas. Trois. Quatre. Il s'arrÃªte Ã  vingt centimÃ¨tres de la chaise basse en cuir noir.</p>
      <p>Sasha, depuis sa chaise, ne lÃ¨ve pas la tÃªte tout de suite. Elle attend. Elle compte Ã  mille en arriÃ¨re, mentalement, pour stabiliser le pouls qu'elle sent dans ses propres tempes. Mille. Neuf cent quatre-vingt-dix-neuf. Neuf cent quatre-vingt-dix-huit.</p>
      <p>Ã€ neuf cent quatre-vingt-quatorze, elle lÃ¨ve les yeux.</p>
      <p>Il est, en face d'elle, plus grand qu'elle ne l'avait pris en considÃ©ration. Et plus jeune, dans la lumiÃ¨re du nord. Ou plutÃ´t : moins Ã¢gÃ© qu'il ne le donne Ã  voir au reste de la piÃ¨ce. Trente-six, trente-sept ans. Une fatigue trÃ¨s ancienne, sous l'arÃªte supÃ©rieure du nez, qui ne dort plus depuis dix ou douze ans.</p>
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      <p class="no-indent">Il se penche.</p>
      <p>Il ne s'agenouille pas. Il se penche, simplement, jusqu'Ã  ce que son visage atteigne la hauteur du sien. Trente centimÃ¨tres. Vingt. Sa respiration, depuis qu'il a quittÃ© la table, est redevenue lente, parfaitement rÃ©glÃ©e. C'est, en revanche, la respiration de Sasha qui, sans qu'elle puisse l'empÃªcher, vient de cesser.</p>
      <p>Il lÃ¨ve la main droite.</p>
      <p>Pas vite. Pas brutalement. Avec la mÃªme prÃ©cision qu'il a, le matin, Ã  neuf heures dix-sept, en sortant de l'ascenseur privÃ©. Il pose, du bout de l'index et du majeur, la pulpe contre l'angle gauche de sa mÃ¢choire, juste sous l'oreille, Ã  l'endroit exact oÃ¹ la carotide remonte.</p>
      <p>C'est la premiÃ¨re fois qu'il la touche.</p>
      <p>Il ne tient pas la mÃ¢choire. Il ne fait pas pression. Il pose, simplement, deux doigts contre l'artÃ¨re, et attend.</p>
      <p>Sasha ferme les yeux. La peau, sous sa peau, est plus froide qu'elle ne l'aurait imaginÃ©. Et plus douce. Et plus sÃ¨che. La pulpe de ses deux doigts, contre sa carotide, sent Ã  prÃ©sent chacun de ses battements Ã  elle. Cent dix. Cent quinze. Cent vingt. Le pouls monte.</p>
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      <p class="no-indent">Il ne dit rien.</p>
      <p>Il garde ses deux doigts lÃ , contre l'artÃ¨re, pendant onze secondes. Sasha les compte, mentalement, par habitude. Le temps, dans la piÃ¨ce, ralentit. Le tic-tac de l'horloge, au-dessus d'eux, devient grotesquement prÃ©sent. La VMC se coupe, briÃ¨vement, ou bien la piÃ¨ce a inventÃ© une faille pour respirer pour eux.</p>
      <p>Ã€ la onziÃ¨me seconde, il retire la main.</p>
      <p>Il s'Ã©carte. Il revient lentement vers sa table. Il ne dit pas un mot. Il ne se retourne pas. Il s'assied. Il reprend, du mÃªme geste prÃ©cis, sa tasse de Bai Mu Dan. Il boit. Il pose la tasse Ã  quatre centimÃ¨tres.</p>
      <p>â€” Vous pouvez disposer, dit-il.</p>
      <p>Sasha ouvre les yeux. Elle se lÃ¨ve. Ses jambes, contre toute attente, la tiennent. Elle prend sa propre tasse vide. Elle sort, traverse la galerie, atteint l'ascenseur. Elle appuie sur le bouton.</p>
      <p>Sur la peau, sous son oreille gauche, deux points de chaleur prÃ©cis continuent de battre, longtemps aprÃ¨s que la main qui les y avait posÃ©s a disparu.</p>
      <p>Quand elle arrive au quarante-septiÃ¨me, elle se penche, Ã  l'intÃ©rieur de l'ascenseur, et embrasse, par rÃ©flexe, l'angle gauche de sa propre mÃ¢choire, Ã  l'endroit oÃ¹ il a posÃ© les doigts. Pas pour effacer. Pour marquer.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ dix-sept heures cinquante-quatre, son tÃ©lÃ©phone vibre. Pas l'appareil professionnel : l'autre. Le tÃ©lÃ©phone propre, sans registre, sans empreinte.</p>
      <p>Une seule notification d'application chiffrÃ©e. Pas d'expÃ©diteur. Un texte de quatre lignes.</p>
      <p><em>Â« 19h. Bar du Ferdinand. Quai de Rive Neuve. Pas le Vieux-Port cÃ´tÃ© nord, l'autre. Table au fond. Une seule personne, qui te reconnaÃ®tra avant que tu ne la reconnaisses. Aucune photo. Aucun signal., R.M. Â»</em></p>
      <p>Sasha relit. Trois fois. Le Ferdinand est un bar de quartier sans enseigne, accrochÃ© au Vieux-Port cÃ´tÃ© sud, qu'aucun cadre de Vance Capital ne frÃ©quenterait jamais. Elle n'y est pas allÃ©e depuis qu'elle est arrivÃ©e Ã  Marseille. Personne, thÃ©oriquement, ne sait qu'elle en connaÃ®t l'existence.</p>
      <p>R.M. sait. R.M. sait beaucoup de choses qu'elle ne devrait pas savoir.</p>
      <p>Sasha pose le tÃ©lÃ©phone Ã  plat. Elle rÃ©flÃ©chit, lucide, Ã  ce qu'elle est en train de faire. Ã€ 18h47, sans s'Ãªtre prÃ©venue elle-mÃªme, elle est dans la cabine d'ascenseur de l'Apex en train de descendre.</p>
      <p>Elle porte le mÃªme chemisier de soie crÃ¨me qu'Ã  neuf heures du matin, et la peau, sous son oreille gauche, n'a toujours pas cessÃ© de battre.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre VII â€”</p>
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