﻿// pages-ch04.jsx, Chapitre IV, L'Ã‰tude des Fissures

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      <p class="dropcap no-indent">Le lendemain, elle se met au travail.</p>
      <p>Pas le travail qu'on lui a confiÃ©. L'autre.</p>
      <p>Sasha arrive Ã  Vance Capital Ã  8h47 prÃ©cises, son heure habituelle, son seuil de visibilitÃ© minimale, et passe les deux premiÃ¨res heures Ã  signer des actes mineurs, Ã  corriger trois rapports de stagiaires, Ã  valider une note interne sur la fiscalitÃ© maltaise. Du travail propre. Du travail invisible. Du travail qu'on ne lit jamais.</p>
      <p>Pendant qu'elle le fait, elle Ã©coute.</p>
      <p>Elle Ã©coute le bÃ¢timent. Les pas dans la galerie. Les portes qui s'ouvrent et celles qui se ferment. La frÃ©quence Ã  laquelle l'assistante de Julian, deux Ã©tages au-dessus, dÃ©clenche son scanner. Le bruit que fait, Ã  9h17 exactement, la montre de Julian quand elle passe devant le dÃ©tecteur de prÃ©sence du couloir D.</p>
      <p>Elle note tout. Pas sur un cahier, sur la marge intÃ©rieure d'un agenda en cuir noir qu'on lui a fourni, en lui spÃ©cifiant que les agendas papier Ã©taient Â« tolÃ©rÃ©s mais dÃ©conseillÃ©s Â». Elle Ã©crit petit. Pas en franÃ§ais. Pas non plus en anglais. En toscan, la langue de son pÃ¨re. La langue qu'aucun algorithme de Vance n'est entraÃ®nÃ© Ã  lire.</p>
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      <p class="no-indent">Le premier pattern apparaÃ®t en deux jours.</p>
      <p><em>9h17 :</em> Julian sort de son ascenseur privÃ©. Tous les jours. Ã€ la minute prÃ¨s. Pas 9h16, jamais 9h18. Sasha vÃ©rifie sur trois jours. Sur cinq. Une horloge biologique aussi prÃ©cise ne s'obtient pas par habitude. Elle s'obtient par discipline. Quelqu'un, Ã  l'intÃ©rieur de Julian Vance, refuse, depuis longtemps, qu'une seule minute lui Ã©chappe.</p>
      <p><em>4 centimÃ¨tres :</em> entre tout objet posÃ© sur sa table et le bord de la table. Les rapports. Le tÃ©lÃ©phone. La tasse. Sasha en a, Ã  prÃ©sent, la confirmation visuelle. Elle est, deux fois par jour, dans cette piÃ¨ce. Elle a, deux fois par jour, vÃ©rifiÃ©.</p>
      <p><em>Aucune image :</em> sur les murs du bureau. Aucun Ã©cran. Aucune horloge. Aucun objet, aucune trace, aucune anecdote. La seule chose qui existe dans la piÃ¨ce, c'est lui. Et la baie. Et la table.</p>
      <p>Elle note. Une discipline aussi totale n'est pas une discipline. C'est une digue. Et toute digue, par dÃ©finition, cache une crue.</p>
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      <p class="no-indent">Le deuxiÃ¨me pattern lui prend plus de temps.</p>
      <p>Il faut, pour le voir, regarder ce que Julian <em>ne fait pas</em>. C'est plus difficile. Les absences, dans un bÃ¢timent de cette taille, sont diluÃ©es par le bruit ambiant.</p>
      <p>Mais Sasha a un outil. C'est, peut-Ãªtre, le seul outil dont elle dispose : sa capacitÃ©, hÃ©ritÃ©e de son pÃ¨re, Ã  voir les <em>nÃ©gatifs</em>. Un faussaire ne reproduit pas un Caravage en regardant ce que Caravage a peint. Il le reproduit en regardant ce que Caravage a <em>refusÃ© de peindre</em>. La carte des refus est la vraie signature de l'auteur.</p>
      <p>Elle dresse, sur trois jours, la carte des refus de Julian.</p>
      <p>Il ne touche jamais son tÃ©lÃ©phone. Il scrolle au stylet. Il ne porte jamais sa main droite Ã  son visage. Il n'ouvre jamais une porte avec la main droite, jamais, toujours la gauche, mÃªme quand cela oblige son corps Ã  se contorsionner. Il ne boit jamais de cafÃ©, jamais de thÃ©, jamais d'eau en public. Il ne mange pas en prÃ©sence d'un autre humain.</p>
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      <p class="no-indent">Et il ne se touche jamais lui-mÃªme.</p>
      <p>Pas mÃªme le rituel, universel, de poser la main sur le bord de la table, de gratter une mÃ¨che de cheveux, de toucher le col de sa chemise pour le rÃ©ajuster. Il n'effleure pas son propre corps. Pas une fois, en trois jours, en quarante-deux heures de prÃ©sence cumulÃ©e Ã  dix mÃ¨tres ou moins de lui, Sasha ne l'a vu poser la peau d'une main sur sa propre peau.</p>
      <p>Elle s'arrÃªte lÃ . Elle pose le stylo. Elle relit.</p>
      <p>Et lÃ , l'enfant qu'elle a Ã©tÃ©, celle qui avait dix-sept ans et qui ne voulait plus rentrer Ã  la maison, comprend la premiÃ¨re chose vraie qu'elle ait comprise depuis qu'elle a signÃ© le contrat.</p>
      <p>Julian Vance ne maÃ®trise pas son corps.</p>
      <p>Il l'<em>Ã©vite</em>.</p>
      <p>Son corps est, pour lui, une menace ancienne et prÃ©cise. Il l'a dÃ©mÃ©nagÃ© hors de son champ. Il l'a confiÃ© Ã  un costume sur mesure, Ã  une routine au quart d'heure prÃ¨s, Ã  une gÃ©omÃ©trie du bureau qui en fait, Ã  la lettre, un meuble parmi d'autres.</p>
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      <p class="no-indent">Pour la premiÃ¨re fois depuis qu'elle l'a rencontrÃ©, Sasha sent passer en elle une Ã©motion qui n'est ni la peur ni le dÃ©sir. C'est la <em>pitiÃ©</em>.</p>
      <p>Elle s'en mÃ©fie immÃ©diatement.</p>
      <p>La pitiÃ©, dans un huis clos comme celui-ci, est un dispositif d'amorÃ§age. Elle, Ã  dix-sept ans, l'avait appris en regardant un homme, pas son pÃ¨re, un autre homme, tourner autour de sa mÃ¨re pendant six mois. La pitiÃ© est le seul sentiment qui permette Ã  un agresseur d'entrer sans bruit.</p>
      <p>Elle range la pitiÃ©. Elle la range proprement, Ã  quatre centimÃ¨tres du bord intÃ©rieur de sa cage thoracique, lÃ  oÃ¹ elle ne pourra pas la perdre, mais oÃ¹ elle ne pourra pas non plus lui obÃ©ir.</p>
      <p>Et elle remonte au pattern nÂ°2.</p>
      <p>Si Julian Vance Ã©vite son propre corps, alors le programme qu'il a dÃ©ployÃ© sur Marziale Holdings (BVI) n'est pas une stratÃ©gie de prÃ©dation classique. C'est une stratÃ©gie de prÃ©dation par procuration. Il veut qu'une autre main fasse, Ã  sa place, ce que son corps refuse de faire.</p>
      <p>Sa main, Ã  elle.</p>
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      <p class="no-indent">Cela change tout.</p>
      <p>Cela change l'angle. Cela change le calibre. Cela change, surtout, le <em>tarif</em> de sa propre coopÃ©ration.</p>
      <p>Elle note la conclusion Ã  la derniÃ¨re ligne de la marge intÃ©rieure : <em>Â« Il ne peut pas faire seul ce dont il a besoin. C'est moi qui fais. Donc c'est moi qui fixe le prix. Â»</em></p>
      <p>Elle range l'agenda. Elle se lÃ¨ve. Elle descend, par l'ascenseur principal cette fois, jusqu'au quarante-deuxiÃ¨me Ã©tage, open space, salle commune, machines Ã  boisson, six collÃ¨gues qu'elle ne salue jamais.</p>
      <p>Elle prend, pour la premiÃ¨re fois, un thÃ©.</p>
      <p>Earl Grey. Sans sucre. Sans citron. Elle revient Ã  son bureau. Elle pose la tasse Ã  exactement quatre centimÃ¨tres du bord. Elle attend. Elle ne boit pas. Elle laisse fumer.</p>
      <p>Ã€ 16h22, elle saisit la tasse, la porte Ã  sa bouche, et boit une gorgÃ©e. La gorgÃ©e descend dans son ventre comme un nÅ“ud chaud qui se dÃ©fait.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ 17h11, elle reÃ§oit un mail.</p>
      <p>Pas de signature. Pas d'objet. Une seule ligne. <em>Â« Vous avez bu. Â»</em></p>
      <p>Sasha ferme le mail. Elle ne rÃ©pond pas. Elle ne sourit pas, pas tout de suite. Elle attend trois minutes. Puis elle se lÃ¨ve, traverse le couloir, va aux toilettes du quarante-deuxiÃ¨me Ã©tage. Elle ferme la porte. Elle pose les mains Ã  plat contre la paroi en marbre noir, et lÃ , dans la solitude exacte d'une cabine, elle laisse, pendant huit secondes trÃ¨s prÃ©cises, son corps faire ce qu'il veut.</p>
      <p>Elle rit. Sans bruit. Toute seule. Une seule fois.</p>
      <p>Le rire est ras, pas joyeux. Le rire d'une femme qui vient de comprendre qu'elle a, sans le faire exprÃ¨s, dÃ©posÃ© une camÃ©ra dans la chambre de l'homme qui croyait l'observer.</p>
      <p>Elle se lave les mains. Elle remet en place une mÃ¨che de ses cheveux. Elle se regarde, briÃ¨vement, dans le miroir. Elle se reconnaÃ®t, Ã  prÃ©sent. C'est moins effrayant.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ 22h47, dans son appartement, elle ouvre son ordinateur personnel, pas l'ordinateur Vance, le sien, qu'elle n'utilise plus depuis le contrat, et lance, sur trois VPN superposÃ©s, une recherche sur les flux d'agenda partagÃ©s de la direction Vance.</p>
      <p>Elle n'a pas, thÃ©oriquement, accÃ¨s au calendrier de Julian.</p>
      <p>Elle y entre quand mÃªme. Par une faille de planificateur tierce que personne, dans cette tour, n'a pris le temps de patcher. Quatorze minutes plus tard, elle a la liste de ses rendez-vous des six derniers mois.</p>
      <p>Elle scanne. Elle filtre. Elle Ã©limine les redondances. Elle finit, Ã  01h22, par tomber sur un bloc qu'elle n'aurait pas dÃ» voir.</p>
      <p>Tous les mardis. De 03h18 Ã  03h40. Dans la nuit. Vingt-deux minutes, Ã  la minute prÃ¨s.</p>
      <p>Le bloc n'a pas de titre. Pas d'invitÃ©. Pas de salle. Pas de piÃ¨ce jointe. Juste, dans la case description, une seule lettre.</p>
      <p>Un <em>F.</em></p>
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      <p class="no-indent">Elle reste, longtemps, Ã  fixer la lettre.</p>
      <p>Vingt-deux minutes. Ã€ 03h18 du matin. Toutes les semaines. Pendant six mois. Et probablement, Ã  l'envers, pendant six ans. F.</p>
      <p>F comme quoi ?</p>
      <p>F comme Â« Festa Â», pense-t-elle d'abord. La Festa di San Salvatore, le rituel mafieux annuel de la Cosca Marziale, qui se tient toujours dans la nuit du dernier mardi d'octobre. Mais c'est en mai. La Festa n'est pas en mai.</p>
      <p>F comme un prÃ©nom, alors. Filippa. Federica. Florence. Une femme. Mais Julian ne touche pas, jamais, son propre corps. L'idÃ©e d'une amante hebdomadaire Ã  03h18 du matin, dans son agenda, ne tient pas une seconde.</p>
      <p>F comme une opÃ©ration. F-Op. Un nom d'opÃ©ration. Quelque chose qui se prÃ©pare la nuit. Quelque chose qui n'a pas besoin de salle parce qu'il a lieu dans la tÃªte de Julian, ou dans un endroit auquel seule sa propre rÃ©tine donne accÃ¨s.</p>
      <p>Vingt-deux minutes. Le chiffre lui revient en boucle. Vingt-deux jours dans l'email cryptÃ© de R.M. Vingt-deux Ã©tages entre son appartement et le bureau. Vingt-deux. Toujours vingt-deux.</p>
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      <p class="no-indent">Elle ferme l'Ã©cran. Elle se lÃ¨ve. Elle marche jusqu'Ã  la baie centrale.</p>
      <p>Le yacht noir est toujours lÃ , au quai 7. Ã€ cette heure, il porte un seul feu vert au mÃ¢t principal, un feu qui n'est pas rÃ©glementaire dans le port de Marseille. Il n'est mÃªme pas allumÃ© pour la signalÃ©tique. Il est allumÃ© pour quelqu'un.</p>
      <p>Sasha pose le front contre le verre. Le verre, encore, est tiÃ¨de.</p>
      <p>Elle parle, Ã  voix trÃ¨s basse, contre la paroi pare-balles. Elle dit, en toscan, deux phrases qu'elle n'a pas prononcÃ©es depuis douze ans.</p>
      <p>La premiÃ¨re phrase est : <em>Â« Papa, je vais le trouver. Â»</em></p>
      <p>La deuxiÃ¨me phrase est : <em>Â« Papa, je crois qu'il va m'aider. Â»</em></p>
      <p>Elle ferme les yeux. Le tic-tac, dans son sang, recommence Ã  compter, non plus en quatre temps d'inspiration et six d'expiration, mais en blocs de vingt-deux minutes. Le dÃ©compte a commencÃ©.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre IV â€”</p>
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