﻿// pages-ch02.jsx, Chapitre II, La Privation Sensorielle

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      <p class="dropcap no-indent">L'appartement la lit avant qu'elle n'y entre.</p>
      <p>Elle s'en aperÃ§oit dÃ¨s le sas du cinquante-deuxiÃ¨me Ã©tage. Le lecteur biomÃ©trique de l'ascenseur a dÃ©jÃ  captÃ© son pouls, 92, lÃ©gÃ¨rement trop haut pour 19h34, et, Ã  l'instant oÃ¹ la porte coulisse, la tempÃ©rature du palier monte d'un demi-degrÃ©, comme pour rÃ©chauffer un animal qui aurait froid Ã  son insu. Sasha pose son sac. Le sac sait, Ã  prÃ©sent, qu'il est posÃ©. Une discrÃ¨te diode verte cligne sur le mur, puis s'Ã©teint.</p>
      <p>Vance Capital, dans le contrat signÃ© sept heures plus tÃ´t, l'a dÃ©licatement appelÃ© un Â« logement de fonction Â». Ce que cela signifie, dans le langage des cinquante-deuxiÃ¨mes Ã©tages de la tour Apex, dÃ©passe la dÃ©licatesse des mots. Ce que cela signifie, c'est une cage.</p>
      <p>Une cage qu'on s'efforce, par un raffinement permanent, de lui faire confondre avec une chambre.</p>
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      <p class="no-indent">Cent quarante mÃ¨tres carrÃ©s. Plafond Ã  trois mÃ¨tres trente. Cinq baies vitrÃ©es sans poignÃ©e, sans rainure, sans interstice. Le verre est armÃ©, pare-balles, anti-effraction, elle en a vu la facture passer sur son Ã©cran cet aprÃ¨s-midi, sans le vouloir, dans la derniÃ¨re annexe d'un autre dossier. Quatre-vingt-trois mille euros pour des fenÃªtres qui ne s'ouvrent jamais.</p>
      <p>Le mobilier est de l'acier noir et du chÃªne fumÃ©. Tout est alignÃ© au demi-centimÃ¨tre. Le canapÃ© fait exactement la largeur de la baie centrale, il a Ã©tÃ© conÃ§u pour elle, ou pour quelqu'un qui en a prÃ©cisÃ©ment les Ã©paules. Sur la table basse, un seul objet : un cendrier en marbre noir, exactement le mÃªme marbre noir que la table monumentale qu'elle a fuie deux heures plus tÃ´t.</p>
      <p>Elle ne fume pas. Le cendrier le sait, sans doute. Il est lÃ  quand mÃªme.</p>
      <p>Elle pose la clÃ© biomÃ©trique, un petit jeton mÃ©tallique froid, palpable comme une dent, sur le cendrier. Le jeton, immÃ©diatement, Ã©met un infime cliquetis d'accouplement.</p>
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      <p class="no-indent">La cuisine est ouverte. Tout y est neuf. Les tiroirs glissent sans bruit. Les robinets coulent sans hÃ©sitation. Sasha ouvre le bloc Ã  couteaux par rÃ©flexe, pour voir.</p>
      <p>Six couteaux. Tous d'une lame infÃ©rieure Ã  dix centimÃ¨tres.</p>
      <p>Aucun couteau de boucher. Aucun grand tranchant. Pas mÃªme un Ã©conome avec une pointe.</p>
      <p>Elle referme le bloc, trÃ¨s lentement, comme si elle craignait de rÃ©veiller quelqu'un. Elle s'aperÃ§oit qu'elle vient, pour la premiÃ¨re fois depuis ses dix-sept ans, de vÃ©rifier les couteaux d'une cuisine avant de vÃ©rifier qu'il y avait de quoi manger.</p>
      <p>Elle n'a pas faim. C'est sans doute pour cela qu'elle a vÃ©rifiÃ©.</p>
      <p>Elle se met Ã  inspecter, sans hÃ¢te. La penderie : douze cintres. Onze vÃªtements suspendus. Tous Ã  sa taille. Tous noirs ou ivoire. Pas un seul rouge. Pas un seul motif. Sur la derniÃ¨re Ã©tagÃ¨re, une seule paire de talons en cuir verni, exactement la pointure qu'elle avait prÃ©fÃ©rÃ©e Ã  dix-neuf ans, et qu'elle n'achÃ¨te plus.</p>
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      <p class="no-indent">Quelqu'un, quelque part, a lu son adolescence.</p>
      <p>Quelqu'un, quelque part, a su qu'elle aimait ces chaussures-lÃ  avant qu'elle n'apprenne Ã  se haÃ¯r de les avoir aimÃ©es.</p>
      <p>Elle s'assied au bord du lit. Le lit est immense, kingdom, presque deux mÃ¨tres dix de large. Les draps sont en lin lavÃ©, gris perle, dÃ©jÃ  ouverts du cÃ´tÃ© droit, comme si la maison s'attendait Ã  ce qu'elle dorme Ã  droite. Elle a toujours dormi Ã  droite. Elle ne l'a dit Ã  personne.</p>
      <p>Elle ferme les yeux. Le silence de l'appartement n'est pas le silence creux d'une chambre d'hÃ´tel. C'est un silence travaillÃ©, le mÃªme silence calibrÃ© du bureau de Julian, la mÃªme isolation phonique d'habitacle premium, le mÃªme rationnement d'air, le mÃªme bourdonnement Ã  la limite de l'audible d'une VMC haute-pression qui filtre, oxygÃ¨ne, dÃ©nude.</p>
      <p>L'appartement respire. Elle le sent dans la peau de ses mains, posÃ©e sur le drap.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ 22h17, elle prend une douche.</p>
      <p>La cabine est en verre noir. La buÃ©e ne s'y dÃ©pose pas. L'eau monte, d'elle-mÃªme, Ã  38Â°2, un degrÃ© sous ce qu'elle aime, un degrÃ© qu'elle n'a jamais formulÃ©. Elle pose la main contre la paroi pour rÃ©sister, briÃ¨vement, Ã  l'envie d'augmenter elle-mÃªme la tempÃ©rature. Elle ne le fait pas. Elle ne veut pas, ce soir, leur donner la satisfaction d'une prÃ©fÃ©rence supplÃ©mentaire.</p>
      <p>Quand elle sort, le drap de bain est tiÃ¨de. La piÃ¨ce sent vaguement le cÃ¨dre. Elle n'a vu, nulle part dans l'appartement, un diffuseur de parfum.</p>
      <p>Elle se sÃ¨che debout, devant le grand miroir, et regarde son corps comme on regarde une piÃ¨ce Ã  conviction. Vingt-neuf ans. Une cicatrice de cinq centimÃ¨tres sous la clavicule droite, vieille de quatorze ans, qu'elle a toujours rÃ©ussi Ã  oublier. Ce soir, elle la voit. Quelqu'un, dans cet appartement, est en train de la lui montrer.</p>
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      <p class="no-indent">Ã€ 03h11, elle ne dort toujours pas.</p>
      <p>Elle se relÃ¨ve. Pieds nus sur le parquet en chÃªne, qui ne grince pas. Bien sÃ»r qu'il ne grince pas. Elle s'avance vers la baie centrale, et appuie le front contre le verre.</p>
      <p>Le verre est tiÃ¨de.</p>
      <p>C'est cela qui la trahit. Le verre est tiÃ¨de parce que la VMC, Ã  l'approche d'un corps, rÃ©chauffe imperceptiblement la paroi pour empÃªcher la sensation de froid. Une politesse. Une politesse glacÃ©e. Le verre, jusque-lÃ , attendait son front.</p>
      <p>En contrebas, soixante-quinze mÃ¨tres plus bas, le port de Marseille s'Ã©tale comme un Ã©chiquier mouillÃ©. Les jetÃ©es. Les containers. Les grues. Et, amarrÃ© au quai 7, en plein milieu de l'image, un yacht.</p>
      <p>Noir. Quatre-vingt-deux mÃ¨tres. Aucun Ã©clairage de courtoisie. Un seul fanion, blanc, qui bat doucement au mÃ¢t principal.</p>
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      <p class="no-indent">Sasha sait, sans avoir Ã  le vÃ©rifier, ce que le fanion porte au revers. Trois bandes, une noire, une rouge, une blanche, et au centre, un croissant inversÃ©. Le sceau des Marziale. Une signature qu'elle a vue, douze fois, en trÃ¨s petit, en bas Ã  droite d'un acte de holding qu'elle aurait prÃ©fÃ©rÃ© ne jamais ouvrir.</p>
      <p>Le yacht ne bouge pas. Il est juste lÃ . Il est lÃ  depuis combien de temps ?</p>
      <p>Elle se rappelle, brusquement, que cet appartement a Ã©tÃ© attribuÃ© Ã  Vance Capital, d'aprÃ¨s le contrat, il y a quatre-vingt-onze jours. Elle, elle l'a vu pour la premiÃ¨re fois ce soir. Mais quelqu'un, quatre-vingt-onze jours plus tÃ´t, avait dÃ©jÃ  choisi pour elle l'orientation de la baie principale.</p>
      <p>L'orientation est sud-sud-est. Plein sur le quai 7.</p>
      <p>Plein sur la Cosca.</p>
      <p>Elle recule d'un pas. Le verre, derriÃ¨re elle, perd son demi-degrÃ© de rÃ©chauffement. Elle voit, sur le seuil entre le salon et la chambre, une discrÃ¨te diode passer du vert Ã  l'ambre, puis revenir au vert. Comme une dÃ©glutition.</p>
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      <p class="no-indent">Elle s'assied au sol, dos contre la baie. Le froid du verre, malgrÃ© la VMC, finit par traverser la peau.</p>
      <p>Elle rÃ©flÃ©chit, mÃ©caniquement, Ã  ce que cela signifie. Le yacht. L'orientation. Les couteaux courts. Les talons d'avant. Les draps dÃ©jÃ  ouverts Ã  droite.</p>
      <p>Elle rÃ©flÃ©chit en analyste, parce que c'est tout ce qu'elle sait faire, et c'est, sans qu'elle s'en aperÃ§oive encore, exactement ce que Vance Capital attend d'elle. Que dirait-elle, dans son ancienne vie, si on lui prÃ©sentait ce dossier ?</p>
      <p>Elle dirait : Â« Ce n'est pas une cage. C'est une vitrine. Â»</p>
      <p>Quelqu'un, en lui donnant cet appartement, ne l'a pas seulement enfermÃ©e. Quelqu'un, en lui donnant cet appartement, l'a <em>exposÃ©e</em>. Ã€ une partie prÃ©cise du port. Ã€ une organisation prÃ©cise. Ã€ un yacht prÃ©cis. Au sommet d'une tour qu'on ne peut quitter qu'avec une biomÃ©trie qui appartient Ã  Vance.</p>
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      <p class="no-indent">Elle est l'appÃ¢t.</p>
      <p>Elle rÃ©alise cela Ã  03h41 du matin, dos contre du verre pare-balles, sans bouger, sans pleurer, sans mÃªme accÃ©lÃ©rer sa respiration. Elle est l'appÃ¢t d'un piÃ¨ge dont elle ne connaÃ®t pas encore la mÃ¢choire.</p>
      <p>Mais elle est l'appÃ¢t.</p>
      <p>Elle reste assise jusqu'Ã  04h22, exactement, pour le sentir. Pour le laisser passer dans le sang. Pour s'habituer Ã  la consistance, mÃ©tallique, lÃ©gÃ¨rement Ã©cÅ“urante, Ã©trangement excitante, de cette idÃ©e.</p>
      <p>Puis elle se relÃ¨ve. Elle marche jusqu'Ã  la salle de bain. Elle ouvre le robinet d'eau froide jusqu'au maximum, pose ses poignets sous le jet, regarde son visage dans le miroir.</p>
      <p>Elle ne se reconnaÃ®t pas. C'est nouveau. C'est aussi, Ã©trangement, trÃ¨s clair.</p>
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      <p class="no-indent">Elle revient au salon. Elle sort, du fond de son sac, un objet qu'elle ne se savait pas avoir gardÃ© : un petit PolaroÃ¯d jaune-pÃ¢le, datÃ© de douze ans plus tÃ´t. Sur le clichÃ©, un homme. La cinquantaine, les yeux clairs, les mains tachÃ©es de pigment. Son pÃ¨re. PignerÃ  Vasari, faussaire toscan tuÃ© Ã  Naples par un huissier qui n'en Ã©tait pas un. Une exÃ©cution de dette. Une signature, en trÃ¨s petit, au verso de l'acte qu'on n'a jamais portÃ© en justice : <em>R. Marziale, executor.</em></p>
      <p>Elle pose la photo sur le cendrier en marbre noir. Bien Ã  plat. Ã€ exactement quatre centimÃ¨tres du bord de la table.</p>
      <p>Elle s'aperÃ§oit, en faisant ce geste, qu'elle s'est mise Ã  mesurer en quatre centimÃ¨tres.</p>
      <p>Elle sourit, Ã  peine, sans bruit, parce qu'elle vient de comprendre une chose. La cage la lit. TrÃ¨s bien. Mais elle, Ã  prÃ©sent, lit la cage en retour.</p>
      <p>Elle ne dormira pas, cette nuit.</p>
      <p class="signoff">â€” Fin du Chapitre II â€”</p>
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